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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 13:54

Sur l’étagère du salon de Joëlle, parmi les photos des proches et les babioles ramenées de Bretagne, il y a des bouddhas. Des petits et des grands. Joëlle les a dénichés dans les poubelles du quartier. Comme elle est bouddhiste, elle ne veut pas les vendre. Le reste de ses trouvailles hebdomadaires, en revanche, est entreposé dans sa cave, en prévision des puces du week-end.

Son truc à elle, son"kiff" comme elle dit, c’est la biffe : récupérer des objets jetés pour les revendre. Cela fait 25 ans que Joëlle fait les poubelles de Paris et qu'elle vend ses trésors aux puces. Comme Joëlle, de plus en plus de personnes viennent monnayer à la sauvette des objets recyclés près de la porte de Montreuil. La "récup’" n’a sans doute jamais été autant à la mode qu'en ce moment, ainsi que le révélait il y a quelques jours une enquête de l’Observatoire société et consommation (Obsoco) pour qui 38% des Français ont "récupéré des objets jetés ou déposés sur les trottoirs, notamment le jour du ramassage des encombrants", au cours de ces douze derniers mois.

Joëlle (à droite) et sa copine Gisèle. (Photo : Manon Loisel/LeMondeAcadémie)

Sur le canapé, ses deux chiens, Poupig et Pete, se nichent sous les coussins. Eux aussi sont "issus de la récup", parce qu’en période de vacances on découvre même des animaux dans les poubelles. Et Joëlle trouve ça ignoble.

En versant le café elle raconte que lorsqu’elle a commencé la biffe, à la fin des années 80, c’était par plaisir. Elle a toujours aimé les fripes. Aller chiner des trucs pas chers sur les marchés, dénicher les bonnes affaires. La première fois, c’est une copine qui lui a proposé de venir vendre avec elle. Elle y a immédiatement pris goût. Après avoir fréquenté les marchés de Belleville, de la porte de Vanves et de la porte de Clignancourt, Joëlle déballe désormais son chargement près des puces de Montreuil. Là-bas, elle est un peu une star. Ce matin, une habituée s’est approché d’elle pour lui dire : "Ca fait maintenant 25 ans qu’on se connait vous savez !" Être là depuis tant d’années, c’est une grande fierté pour elle.

Pourtant aujourd’hui, si elle biffe, c’est surtout pour arrondir ses fins de mois. Depuis la mort de son mari, Joëlle touche une pension de réversions mensuelle de 800 euros. Difficile pour elle de vivre avec ça à Paris, quand il faut payer 600 euros de loyer par mois. Atteinte de fibromyalgie - douleurs musculaires chroniques - elle ne peut plus travailler.

Ses enfants pensent qu’elle continue d’aller à Montreuil uniquement pour le plaisir. Mais elle explique qu’aujourd’hui, si elle n’y va pas, elle ne mange pas à sa faim. Alors les samedis, dimanches, lundis, elle prend son "sac du bled" sous le bras et se rend près des puces de Montreuil pour écouler son bric à brac.

Etalage-biffin, lors d'une brocante rue Sorbier, à Paris. (Photo Manon Loisel/LeMondeAcadémie)

Elle vend de tout, parce qu’on trouve de tout dans les poubelles. Des fringues, des bouquins, des babioles et même des objets insolites. Plusieurs fois, dans les poubelles de Saint-Mandé, elle a trouvé un costume d’homme avec une alliance dans la poche. Ça l’a bien fait marrer.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Au départ, Joëlle vivait mal les regards que les gens lui jetaient quand elle faisait les poubelles. Des regards étonnés de voir une femme, propre et bien habillée fouiller dans les déchets. Dans le quartier, ça a fait du bruit pendant quelques temps, mais Joëlle a décidé d’assumer son activité. Les voisins se sont habitués. Certains lui donnent même des objets à vendre. Elle, met de côté des trouvailles pour dépanner certaines familles, parce qu’elle aime ça, dépanner les gens.

Les gâteaux sablés qui trônent à côté des tasses de café, c’est une voisine qui vient de les déposer pour remercier Joëlle d’avoir mis de côté des bouquins pour ses gamins.

Les chiens Poupig et Pete, trouvés dans une poubelle. (Photo Manon Loisel/LeMondeAcadémie)

On sonne à la porte. Poupig et Pete se réveillent. Ils aboient consciencieusement, comme pour montrer qu’ils savent faire leur travail. Gisèle, la voisine de Joëlle, nous rejoint autour du café. Gisèle, c’est "la Reine", sa collègue de biffe. Tel est le surnom que lui a donné le patron du restaurant kebab d’en bas, et Joëlle l’a adopté. Cela fait trois ou quatre ans qu’elles vont aux puces ensemble.

Gisèle est secrétaire, mais elle est arrêtée depuis quelques mois parce qu’elle se fait toujours mal quelque part. "C’est comme la tante Cerfeuil, quand elle a pas mal au cul elle a mal à l’œil !", en plaisante Joëlle.

Mais si Joëlle est la reine des affaires aux puces, "la Reine" Gisèle, elle, ne vend presque rien. Elle en rigole doucement, mais elle aussi biffe pour mettre du beurre dans ses épinards. Comme elle ne fait pas les poubelles - parce qu’elle "flippe" de tomber sur des trucs louches - Gisèle a moins de stocks. Ses objets, elle les engrange grâce à des amies ou des collègues qui lui donnent des vêtements pour bébés ou des habits passés de mode.

Chaque week-end, les deux copines s’installent près de la passerelle qui enjambe le périphérique, entre Montreuil et Paris. Elles tentent alors de trouver un bout de bitume entre les nombreux biffins qui se réunissent là-bas. "La plupart sont Roms. Avant c’était des Arabes", explique Joëlle. Les deux voisines se lancent alors dans une étude ethnographique de la biffe.

Puis elles s’en retournent à Montreuil. Après avoir trouvé une place, elles posent leur bâche de chez Saint Maclou et répartissent leurs objets dessus.

L’installation est un moment stratégique : n’être ni trop au milieu de la passerelle, ni trop aux extrémités. "Aux extrémités, tu es la première à être chopée par les flics, mais au milieu tu es coincée quand ils débarquent", indique Gisèle.

Joëlle et Gisèle, porte de Montreuil, juste après le passage de la police à cheval. (Photo Manon Loisel/LeMondeAcadémie)

Les flics, c’est son angoisse. C’est pour ça qu’elle préfère quand Joëlle est là, parce que, elle, rien ne l’arrête. Ni les contraventions, ni la garde à vue ne l’ont découragée. Se faire arrêter, Joëlle s’en fiche pas mal. Ce qui la dérange, c’est qu’on lui pique toute sa marchandise, ou pire : son caddy. Or, c’est fréquent. "Voilà les flics, on remballe !" est le refrain hebdomadaire de Gisèle. Commence alors un jeu de cache-cache rituel entre policiers et biffins. Ce dimanche, la garde républicaine s’est déplacée à cheval pour déloger les vendeurs à la sauvette.

Malgré les risques encourus (jusqu'à six mois de prison et 3.750 euros d'amende), les deux femmes continuent de passer leurs week-ends porte de Montreuil. A la fois pour l’argent et le plaisir de rencontrer biffins et habitués.

Il y a 25 ans Joëlle était la seule Française à vendre. Mais aujourd’hui il y en a beaucoup plus, et surtout des femmes. Des "femmes d’un certain âge", comme le précise Gisèle, 54 ans, ce qui déclenche le rire de Joëlle, 58 ans. Le point commun à toutes ces vendeuses occasionnelles, selon Gisèle et Joëlle, c’est qu’elles sont veuves.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Pour trouver des places "légales" dans des brocantes et lutter pour la reconnaissance de l’art de la biffe, certaines d’entre elles se sont réunies au sein de l’association Amelior (Association des marchés économiques locaux individuels et organisés de la récup’) depuis quelques mois. Lors de la première assemblée générale de l’association, le 24 octobre dernier, sur les 11 biffins présents à Belleville, elles étaient 7 biffines, la plupart "d’un certain âge" : Brigitte, Cécile, Anne-Marie, Ramona, Nasica, Gisèle et Joëlle. Cette dernière se voit continuer la biffe au moins dix ans : "Quand je serai trop vieille pour porter les sacs et rester debout toute la journée, j'arrêterai. J'irai seulement voir les gens là-bas, près du périph'. Voir si tout va bien."

(Photo de Samuel Lecoeur, président de l'association Amelior)

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Published by coutoentrelesdents - dans LUTTES

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