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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 12:40

Article paru dans le Nouvel Observateur, n°741, daté du 22 janvier 1979. (Nous l’avons en version scanné pour ceux qui seraient intéressés)

Ils sont tous deux des “autonomes”. Ils ont pris part, en toute connaissance de cause, à la manifestation qui a saccagé, samedi dernier, le quartier Saint-Lazare. Philippe, vingt-six ans, ancien élève d’un Institut universitaire de Technologie (I.U.T.) de province, est chômeur. Jacques, vingt-quatre ans, est employé de bureau dans un cabinet d’architecture. Nous leur avons demandé comment ils pouvaient justifier l’action insensée du samedi 13 janvier.

Le bilan est lourd : la peur chez les petits commerçants, des appels de la grande presse au renforcement des mesures répressives et de lourdes peines demandées par les plus hautes autorités de l’Etat contre vos quatre camarades qui seront jugés lundi. Est-ce cela, une action politique des “autonomes” ?

PHILIPPE. — Avec cette action, nous voulions nous attaquer à quatre cibles. D’abord, à la Direction générale des Impôts du boulevard Haussmann, prise comme symbole de l’agression gouvernementale que constitue la hausse vertigineuse des impôts. Ensuite, nous visions deux agences de travail intérimaire et une agence immobilière. Pourquoi ? Parce que les premières sont les pourvoyeurs de ce travail précaire que le patronat généralise actuellement et qui lui permet de diviser la classe ouvrière, d’ignorer ses droits acquis et d’organiser à son profit la mobilité d’une main-d’oeuvre licenciable sans difficulté du jour au lendemain. Quant aux agences immobilières, ce sont elles qui régissent le cycle expulsions-rénovations-inflation des loyers. Voilà ce que nous voulions.

Alors, pourquoi cette action de commando a-t-elle dérapé, lamentablement, dans un vandalisme aussi incompréhensible ?

JACQUES. — Eh bien, peut-être, justement, parce que nous n’avions pas voulu faire une action de commando mais, organiser une manifestation ouverte à tous ceux qui voulaient se joindre à nous. Nous avons donc passé la veille une petite annonce discrète dans “Libération” pour appeler à un rendez-vous secondaire à la fac de Jussieu. Une quarantaine de personnes se sont présentées, et nous sommes partis en métro rejoindre, à la gare Saint-Lazare, les divers collectifs organisés qui nous attendaient là. Malheureusement, nous nous sommes retrouvés moins nombreux que prévu, et nous avons démarré avec un quart d’heure de retard, à une centaine seulement, en commençant par défiler pacifiquement avec une banderole contre “la vie chère”. Six cents mètres plus bas, ,au début de la rue Caumartin, nous retrouvons le groupe qui nous attendait avec le matériel nécessaire (des “Molotov” et des barres de fer) pour détruire les objectifs fixés. Mais là, impossible d’agir vite et bien devant nous, un embouteillage monstre ; derrière nous, des automobilistes qui déjà, de rage, ne lâchent plus leur klaxon ;. sur les trottoirs, une foule compacte qui, elle, cherche les soldes et nous empêche donc — nous ne sommes pas des monstres sanguinaires — de lancer nos cocktails. Les copines (les femmes étaient nombreuses) s’en prennent, c’est leur problème, à un cinéma porno. Des mecs commencent à descendre des vitrines de luxe non programmées. D’autres, pas d’accord avec ces improvisations, abandonnent leur “matos” (1). Un concert de sirènes d’alarme se déclenche et accroît la confusion générale : la nôtre et celle des passants. En plus, patatras, le petit truc pas prévu du tout : deux bagnoles de flics, stationnées là pour surveiller une diffusion de tracts fascistes. Du coup, la charge est précipitée. Certains copains neutralisent les flics…

A coups de “Molotov”?

JACQUES. — Oui, sur les voitures. En fait, tout s’était passé très vite. Malgré la confusion nous avons atteint trois objectifs. Et le quatrième a été abandonné parce qu’il aurait fait courir des risques aux passants.
PHILIPPE. — Avec les casses imprévus, nous avons offert au pouvoir la possibilité de criminaliser notre action. Tant mieux pour lui. Mais, inconvénients tactiques ou pas, nous ne porterons pas de jugement moral sur des copains – travailleurs précaires condamnés aux petits boulots de survie, qu’ils soient étudiants ou ouvriers — qui ne peuvent se payer le magasin de luxe qu’a coups de barre de fer. Et après tout, nous n’avons pas été si mal compris : M. Le président de la République lui-même a donné en conseil des ministres une interprétation assez juste de ce que nous avons fait en y voyant un signe de cette “décomposition sociale” que nous appelons, nous, “rupture du consensus social”.

Donc, pas de regrets ?

JACQUES. — Si : pour les copains arrêtés. Mais nous sommes prêts à recommencer. Ou plutôt à continuer notre action, qui n’est pas seulement violente. On parle de nous après un coup comme Saint-Lazare. Mais on ne dit rien lorsque nous mettons hors d’état de nuire, en deux heures, quinze cents parcmètres, ou lorsque nous neutralisons plusieurs centaines de poinçonneuses automatiques dans le métro, et ‘luttons ainsi, directement et efficacement, pour la gratuité de tous les transports, en commun ou individuels. On ne parle pas non plus de nous quand nous défendons l’esthétique de notre environnement en faisant disparaître près de deux cents panneaux publicitaires Decaux à Paris et en province, ou quand nous pratiquons nous-mêmes l’autoréduction des prix dans les supermarchés, les restaurants et les immeubles squattérisés. Ce que nous appelons aussi l’”autodéfense du revenu”.

Vous êtes combien ?

PHILIPPE. — A Paris, deux cents militants, trois cents sympathisants, et des réseaux très étendus. Si, si ! Allez voir dans certaines facs ou aux tris postaux, dans les C.E.T., les banques, parmi les chômeurs et les immigrés dans ce fameux lumpen que nous appelons, nous, le “jeune prolétariat”.

Vous justifiez votre vandalisme de la semaine dernière. Est-ce que vous justifiez aussi le terrorisme de la « bande à Baader » ou des Brigades rouges ?

PHILIPPE. — Nous n’avons pas à justifier ou à ne pas justifier la R.A.F. (2). Mais l’autonomie n’a rien à voir avec ses méthodes car nous sommes contre la clandestinité, et les seules actions violentes que nous concevons sont des actions de masse, contre les biens et non pas contre les personnes.

C’est ce que pensent tous les “autonomes”?

JACQUES. — Aux frontières de l’autonomie, il existe des tentations de lutte armée clandestine. Mais pas à l’intérieur.

Et maintenant, quel avenir voyez-vous pour l’autonomie ?

PHILIPPE. — Un avenir brillant ; car la restructuration du capitalisme multiplie le nombre des travailleurs intérimaires et crée cette nouvelle classe ouvrière qui ne respecte plus ni l’outil ni le travail et n’est plus liée à l’organisation sociale du capital et peut, à la différence de l’ancienne, penser par elle-même sans avoir besoin debureaux politiques.

Propos recueillis par
BERNARD GUETTA

(1) Matos : matériel
(2) R.A.F. : Rote Armee Fraktion (la “bande à Baader”).

 

MERCI ET ALLEZ VOIR:http://goubligoubla.wordpress.com/

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Published by coutoentrelesdents - dans TOTO

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