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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 09:31

Voilà presque douze ans que deux hommes ou deux femmes peuvent aussi se marier aux Pays-Bas. L’ouverture du mariage était une première mondiale, les pays scandinaves ayant jusqu’alors inventé de nouvelles formes de contrats pour les couples du même sexe. La démonstration de force à Paris d’une Église catholique aux abois et d’un UMP prêt à tout pour mobiliser une base déchirée par la guerre des chefs me semble être le bon moment pour, justement, faire le bilan d’une décennie de #MariagePourTous en Batavie. Et il y a effectivement de quoi avoir peur.

C

’était un lundi matin, au lycée où j’enseigne le français, au lendemain de l’énorme cortège des opposants à l’égalité entre hétéros et homos (il faut bien appeler ça par son nom) avec des slogans haineux et des serre-têtes bleu marine. La télévision néerlandaise avait ouvert le journal du dimanche soir sur des images spectaculaires et un commentaire ahuri de la correspondante à Paris du style « des centaines de milliers de Français refusent l’égalité pour les homos ». Ma classe de cinquième (première classe de collège ici) est un peu nerveuse et je leur demande ce qui ne va pas.

 

« Monsieur, pourquoi les gens étaient dans la rue en France pour refuser le mariage des gays ? »

Je leur explique donc que le gouvernement de gauche, formé après l’élection présidentielle de l’année dernière (tout le pays l’avait suivi et commenté), a lancé un débat sur l’ouverture du mariage aux couple du même sexe. J’essaye d’en profiter pour parler de l’opposition droite/gauche et du nom des différents partis. Mais je sens la classe fébrile. 

 

« Mais Monsieur, on ne comprends pas pourquoi ils sont contre. »

J’essaye de leur expliquer le poids de l’Église, les problèmes de l’opposition à se rassembler, tout ça. Ça n’arrange rien, ça bavarde, je sens que ça va finir par des punitions.

 

Finalement une fille un peu plus verbale que les autres se décide... « Non mais Monsieur, on ne comprend pas pourquoi ça les dérange que d’autres personnes se marient. Cela ne les concerne pas. On ne va pas les obliger à se marier avec un autre homme s’ils sont des hommes, ou avec une autre femme s’ils sont des femmes. » 

« Oui, vous n’expliquez pas bien, on ne comprend toujours pas pourquoi ! »

 

Bref, le prof est nul.

Et c’est vrai, j’avais du mal à trouver un seul bon argument en faveur des manifestants de la veille. Je pouvais essayer de les balader avec un truc sur l’Église ou l’UMP au bord de l’explosion, sous menace du FN, mais pas de vraie raison crédible à leurs yeux. Je ne sais pas si c’est pareil dans les collèges et les lycées français, mais ma collègue de français, dans la salle d’à côté, a eu le même genre de questions, et elle a eu le même embarras à expliquer pourquoi.

 

 

12 ans après

 

En 2013, ça fait douze ans que les couples de même sexe peuvent se marier. On est arrivés là grâce à un débat, à la fin des années 1980, sur la question de l’égalité. Ce débat a débouché sur un changement constitutionnel en 1991 (l’article premier de la Constitution stipule que tout le monde doit être traité de façon égale), et sur la mise en place d’un partenariat civil ouvert à tous les couples en 1997.

Ce partenariat a été amélioré à tel point que ses conséquences juridiques étaient les mêmes que le mariage, ce qui a fait que le mariage a été finalement ouvert à tous les couples au début du 21e siècle. Le maire d’Amsterdam s’est empressé de marier plusieurs couples de même sexe le 1er avril 2001 à minuit une, en présence des caméras du monde entier. Amsterdam, ville la plus tolérante du monde. L'office de tourisme était ravi.

 

Et depuis ? Rien. 

 

 

Enfin si. Pas mal de choses, même. Mais pas comme on pourrait l'imaginer.

On a eu le 11 septembre et l'assassinat de Pim Fortuyn, folle populiste amateur de jeunes prostitués marocains. Les Pays-Bas se sont déchirés sur la question de l'islam, Rita Verdonk a été la première à draguer les homos pour qu'ils votent pour elle, au nom de l'égalité homos-hétéros menacée par les méchants musulmans. Geert Wilders l'a remplacé, sans rien changer de ce côté.

 

Surtout, les Pays-Bas ont été systématiquement éiminés de tous les concours de l'Eurovision, même après avoir essayé les folles, les vieux, une Turque, des Noirs, des beaufs, d'autres folles, des grandes blondes. Rien à faire. Un vrai drame national.

 

Beaucoup de catholiques, pour la plupart hétérosexuels, ont quitté l’Église à cause de son attitude intransigeante et de sa haine des homos. Les gays et les lesbiennes de sont pas nombreux, mais entre leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs amis et leurs collègues, ça commence à faire du monde.

Pas mal d’Églises protestantes ont beaucoup bougé sur la question. Les plus progressistes condamnent toute discrimination comme étant contraire à l’esprit du message de Jésus. Les autres ont beaucoup de mal à justifier le traitement différent entre les couples de même sexe et les autres, de la même façon qu’elles ont du mal à justifier la position inférieure des femmes dans la société, la famille et la communauté.

 

Les partis politiques chrétiens-démocrates ont nommé des ministres ouvertement gays et lesbiennes. Le CDA a même nommé un homo laid, obèse et incompétent comme ministre du budget dans l’avant-dernier gouvernement, preuve s’il en est que même les homos peuvent accéder à un poste où ils s’illustrent par leur nullité et leur laideur, comme les hétérosexuels. Quand il a révélé s’être finalement marié avec son partenaire, les Hollandais on applaudi poliment, se demandant discrètement quel homme voudrait bien d’un mari aussi moche. L’attrait du pouvoir peut-être ? Ou si ça se trouve il est vraiment gentil. Ou très doué au lit. Personne n’a de réponse à ce jour.

 

Du côté du judaïsme (micro-communauté essentiellement amstellodamoise) et de l’islam (même proportion qu’en France), rien. 

Enfin si, j'exagère. Des imams homophobes ont été désavoués par leurs ouailles et pour certains renvoyés dans leur pays d'origine. Pour le reste, les musulmans bien en vue rappellent que faire preuve d’intolérance est inacceptable, et les mosquées organisent des cercles de discussion pour aider les vieux qui ne parlent pas bien néerlandais à dépasser leur homophobie culturelle. Et même, pour certains, à renouer le contact avec leurs enfants homos. Eh, la famille avant tout.

 

Les protestants ultra-fondamentalistes (rassemblés politiquement derrière le SGP : femmes interdites d'élection, la bible est leur programme, 2% de l’électorat), quant à eux, s’enfoncent dans la talibanisation. Leurs dérives sectaires sont l’objet des moqueries dans la presse et sur internet, et la mixité homme-femme leur a été imposée par les tribunaux. Les journaux protestants analysent régulièrement avec les spécialistes l'isolement du SGP et de leurs ouailles du reste de la société, et s'inquiètent du fait que pour la première fois les Néerlandais ne les trouvent plus mignons ou folkloriques, mais effrayants.

 

 

Les «cas de conscience» au chômage

 

Les deux sujets de discorde qui existent encore sont l’enseignement et les weigerambtenaren. Mais pour combien de temps ?

 

Dans l’enseignement religieux sous contrat, un trou dans la loi permettait aux écoles ultra-religieuses de licencier des enseignants qui sortaient du placard. Finalement, le seul cas qui a jamais eu lieu a été jugé illégal (surtout parce que l’école n’a pas suivi les protocoles en vigueur, en particulier un premier entretien avant licenciement). Et l’opinion est désormais quasiment unanimement défavorable à cette possibilité.

En tant que prof dans l'enseignement public, je n'ai jamais caché que j'étais marié avec un homme. Les seules questions qui torturent mes élèves sont pourquoi je n'ai pas encore adopté d'enfants (« vos enfants auraient vraiment des bonnes notes en français ! ») et de savoir si mon mari est beau.

 

Dans les mairies, certains fonctionnaire d’état civil avaient la possibilité de refuser d’unir les couples de même sexe au nom de leur liberté religieuse. On les appelle les weigerambtenaren (de weigeren, refuser, et d'ambtenaar, fonctionnaire). Il s’agit en fait de quelques cas de chrétiens fondamentalistes dans quelques petites communes de province, qui n’ont jamais débouché sur l’impossibilité de se marier pour des couples de même sexe. En gros, personne n’en a encore vraiment souffert en vrai.

Les communes qui avaient liciencié des weigerambtenaren ont été condamnées à réintégrer ces fonctionnaires, parce les juges ont estimé que c'était la commune qui avait obligation de marier les couples qui le désiraient, et pas les fonctionnaires. En gros, la commune devait s’assurer que ces fonctionnaires intolérants étaient remplacés par d’autres en cas de risque de discrimination.

 

Après d’âpres discussions, les chrétiens fondamentalistes jouant aux victimes, le gouvernement actuel (une alliance gauche-droite où ne figure aucun parti religieux) a décidé qu’après dix ans, ça suffisait les bêtises et que les fonctionnaires allaient devoir accepter de marier tous les couples, sinon le CWI (le Pôle emploi local) serait l’endroit idéal où aller raconter leurs malheurs de chrétiens opprimés. Et sans indemnités.

 

 

Enfin, détail piquant (même si je pense, et je l’ai dit dans mon dernier livre, que le Front national de Marine Le Pen va suivre la même voie), l’extrême droite néerlandaise a largement instrumentalisé l’égalité hommes-femmes et homos-hétéros pour mieux ostraciser les musulmans. 

Une extrême droite homophobe ? Cela n'existe plus. Son public-cible (surtout les petits blancs des classes moyennes inférieures des banlieues construites sur les polders) ne comprendrait pas pourquoi on discriminerait son voisin, son enfant, son frère, sa sœur ou soi-même.

 

Ah oui, j'oubliais. Dernière chose : la police est entraînée à s'enquérir de l'origine homophobe, sexiste ou raciste de violences, qu'elles soient verbales ou physiques. La conséquence est que les violences motivées par l'homophobie donnent lieu à des condamnations deux fois plus sévères. Sans exception.

 

Donc oui, les intégristes de tout poil qui se sont rassemblés par centaines de milliers à Paris ont des soucis à se faire. On voit bien, avec une décennie de recul, qu’aux Pays-Bas l’ouverture du mariage a eu des conséquences tangibles : plus grande tolérance envers les homos ; stigmatisation des violences homophobes, verbales comme physiques ; énorme perte de crédibilité pour l’Église catholique ; pressions pro-femmes et pro-homos au sein des Églises protestantes ; isolement/talibanisation de l’extrême droite chrétienne, coupée de l’extrême droite politique et de l’immense majorité des habitants...

 

Perspective terrifiante, donc.

Pour les homophobes.


Laurent Chambon
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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 11:32

Manif pour tous : les chiffres parlent

Contre l’homophobie et l’hypocrisie ! Les chiffres révèlent le visage de la famille hétérosexuelle.

Aujourd’hui [13 janvier 2013], ont manifesté dans les rues de Paris des milliers de personnes contre le mariage pour les couples de même sexe. Ces mêmes personnes veulent nous montrer et nous imposer un certain modèle de la famille et de la société selon lequel, entre autres, un homme serait fait pour être avec une femme, un enfant aurait besoin d’un papa ET d’une maman, l’acte sexuel servirait uniquement à procréer.

Nous avons beaucoup de choses à dire concernant l’égalité des droits, mais nous choisissons aujourd’hui de dénoncer l’hypocrisie de cette mobilisation nationale en communiquant quelques chiffres concernant les manifestantEs.

Les manifestantEs sont contentEs d’être nombreuSEx et de représenter les familles, sous-entendu les « vraies » familles c’est-à-dire les familles hétérosexuelles. Voici donc ce que les statistiques disponibles sur les divorces, les violences conjugales, la pédocriminalité et les suicides permettent de calculer :

Parmi les manifestantEs de la « manif pour tous » de ce dimanche 13 janvier, il y avait :

• Entre 70’600 et 166’000 personnes divorcées ou ayant divorcé (46,2 divorces pour 100 mariages, INED 2010).

• Entre 11’400 et 27’000 femmes victimes de violences conjugales depuis les 12 derniers mois (1 femme sur 10 victime de violences conjugales depuis les 12 derniers mois, ENVEFF 2000). C’est pourquoi nous posons la question :

Combien de conjoints violents parmi les manifestantEs ?

• Entre 1100 et 2600 femmes ayant avorté en 2012 (Taux annuel d’IVG : 14,7 femmes sur 1000, INED 2010. Selon l’INSEE, 38,9% des IVG sont effectuées par la tranche d’âge 15-24 ans).

• Entre 4700 et 11’200 filles et entre 3800 et 9000 garçons qui seront victimes d’abus sexuels avant leur 15 ans (1 fille sur 8 et 1 garçon sur 10 sont victimes d’abus sexuels avant 15 ans, ODAS 2001. Parmi ces enfants, 22 % ont moins de six ans ; dans quatre cas sur dix, l’enfant est victime d’agressions répétées. Les filles sont plus souvent victimes de maltraitance que les garçons , elles représentent près de 60 % des cas, et subissent un plus grand nombre d’abus sexuels. Dans la très grande majorité des cas, l’auteur des violences sexuelles est un membre de la famille, et parmi ses situations, il s’agit le plus souvent du père de l’enfant. D’après l’INSEE, 1,8% d’enfants de 0 à 20 ans bénéficient de l’aide sociale à l’enfance ou de mesures de protection de l’enfant (placement ou mesure éducative).

• Entre 2600 et 6300 enfants deviendront des personnes homosexuelles (3,5 % d’homosexuelLEs en France, IFOP 2011). Parmi eux, on peut estimer qu’entre 200 et 700 effectueront une tentative de suicide en raison de leur orientation sexuelle. L’INPES estime que 10,8 % des personnes LGBT commettent une tentative de suicide. 32 % des hommes homosexuels de moins de 20 ans ont déjà tenté de se suicider, contre 5 % des hommes du même âge dans la population générale. L’INSERM estime que les jeunes LGBT ont 13 fois plus de risque de faire une tentative de suicide que les jeunes hétérosxuelLEs).

Nous devons protéger les enfants contre la famille hétérosexiste !

Communiqué de presse – 13 janvier 2013 – Les Flamands Roses

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 08:59
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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 18:35

Il y a quarante ans naissait en France un Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) qui associait bouleversement des mœurs et transformation sociale. Si les liens avec les partis politiques traditionnels peinèrent à se nouer, cette création libéra la parole, témoignant de l’irruption des luttes minoritaires au sein de l’extrême gauche.

par Benoît Bréville, août 2011

Dans la nuit du 27 juin 1969, des policiers font irruption au Stonewall Inn, un bar gay de New York fréquenté par des travestis afro-américains et portoricains. Bousculades, empoignades, arrestations : le contrôle dégénère. S’ensuivent trois nuits d’émeute qui radicalisent le mouvement homosexuel et aboutissent à la création du Gay Liberation Front (GLF).

Dans son Gay Manifesto, ouvrage-phare du radicalisme homosexuel américain publié en 1970, Carl Wittman trace le chemin à suivre : unir les luttes des opprimés, associer engagement révolutionnaire et émancipation homosexuelle. « Les hétérosexuels (mais aussi les Blancs, les anglophones, les hommes, les capitalistes) perçoivent les choses en termes d’ordre et de comparaison, écrit-il. A est avant B, B est après A ; un est inférieur à deux, qui est inférieur à trois ; il n’y a pas de place pour l’égalité. Cette idée s’étend à l’opposition homme/femme, en haut/ en bas, marié/célibataire, hétérosexuel/homosexuel, patron/salarié, Blanc/Noir, riche/pauvre. Nos institutions sociales engendrent et reflètent cette hiérarchie (1). »

L’analyse séduit le Black Panther Party (BPP), si bien que des liens se tissent. Le slogan du GLF, « Gay is good », répond ainsi à la devise du BPP, « Black is beautiful ». En 1970, des militants homosexuels participent à la Revolutionary People’s Constitutional Convention organisée par le BPP à Philadelphie. « Nous devons essayer de nous unir avec [les femmes et les homosexuels] dans une perspective révolutionnaire (…). Personne ne reconnaît aux homosexuels le droit à être libre. Ils sont peut-être la couche la plus opprimée de la société (2) », déclare Huey Newton, l’un des fondateurs des Panthers, lors de son discours inaugural.

Dans le sillage du GLF, d’autres groupes radicaux essaiment à travers le monde : en Belgique, le Mouvement homosexuel d’action révolutionnaire ; en Italie, le Fuori (3) ; au Québec, le Groupe homosexuel d’action politique (GHAP), etc. Après la rencontre d’Aarhus (Danemark) en 1972, seize groupes, représentant dix pays, s’associent pour former une Internationale homosexuelle révolutionnaire (IHR).

En France, le mouvement se fait connaître lors du sabotage d’une émission de la radio RTL. Le 10 mars 1971, Ménie Grégoire, animatrice vedette de la station, organise un « débat » en direct de la salle Pleyel à Paris, consacré à « l’homosexualité, ce douloureux problème ».Douloureux, il le sera surtout pour les experts conviés à son examen (un curé, un psychanalyste, les Frères Jacques…) quand des militantes lesbiennes, proches du Mouvement de libération des femmes (MLF), prennent d’assaut la tribune et contraignent la régie à interrompre l’émission. Quelques jours plus tard naît le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Son ambition sera double : proposer une révolution sociale aux homosexuels et une révolution sexuelle aux travailleurs.

« La révolution totale, ce n’est pas seulement séquestrer un patron qui vous fait chier : c’est accepter le bouleversement des mœurs, sans restriction. »

Les militants du FHAR s’organisent en groupes de travail thématiques et en comités de quartier, distribuent des tracts devant les boîtes de nuit, animent des réunions d’information à l’Ecole des beaux-arts. Certains membres plaident pour une plus grande politisation du Front. A une époque où l’Eglise catholique joue encore un rôle central, quoique déclinant, un rapprochement avec la droite est impensable. Celle-ci rejette l’homosexualité dans le camp du vice et de la perversion. Au Parti socialiste (PS), la prudence est de mise : selon lui, les préférences sexuelles appartiennent à la vie privée et ne méritent pas de prises de position politiques. Le Parti socialiste unifié (PSU), plus à gauche, se montre davantage ouvert aux homosexuels, mais il ne partage pas le projet révolutionnaire du FHAR. Les regards se tournent donc naturellement vers l’extrême gauche.

« Faisons une série de textes pour raconter ce que nous avons vécu,suggère l’écrivain Guy Hocquenghem, également engagé au sein de l’organisation maoïste Vive la révolution (VLR). Je travaille dans un journal gauchiste qui s’appelle Tout !, ce sont des types assez ouverts, je les connais bien, je pense qu’ils accepteraient de les publier (4). »

En avril 1971, Tout !, alors dirigé par Jean-Paul Sartre, consacre sa douzième livraison à « La libre disposition de notre corps ». Des membres du FHAR en rédigent les quatre pages centrales. Aux travailleurs, ils expliquent que « la révolution totale, ce n’est pas seulement réussir une grève sauvage, séquestrer un patron qui vous fait chier : c’est aussi accepter le bouleversement des mœurs, sans restriction. Plus ça vous paraîtra dur, moins vous comprendrez, plus vous pourrez dire que vous êtes sur le bon chemin ». Aux homosexuels, ils recommandent de sortir du « ghetto marchand » dans lequel la société bourgeoise les a parqués : « Une boîte, c’est le royaume du fric, on y danse entre hommes, on s’y apprécie mutuellement en tant que marchandise : la société hétéro-flic nous y récupère. » A côté des textes politiques, d’autres articles jouent davantage sur la provocation et affirment, sur le modèle du GLF américain, la fierté gay (gay pride). « Nous sommes plus de 343 salopes, nous nous sommes fait enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons (5) »,proclame l’un d’eux.

Le 1er mai 1971, le FHAR poursuit sa tentative de rapprochement avec le mouvement ouvrier. Des homosexuels radicaux, accompagnés de membres du MLF, défilent aux côtés des syndicats sous une vaste banderole appelant à mettre « A bas la dictature des “normaux” ! ». Habillés en travestis et avec leur maquillage criard, certains d’entre eux bousculent les codes des mobilisations politiques et dérangent les services d’ordre.

Car tout le monde ne partage pas ce goût pour la provocation. Une information judiciaire est ouverte contre Tout ! pour outrage aux bonnes mœurs ; un membre du FHAR qui vend le journal à la criée est arrêté à Grenoble. A la fin du mois de mai, la police saisit les dix mille exemplaires disponibles dans les kiosques.

Mais les attaques contre le FHAR viennent aussi de la gauche révolutionnaire. Au sein de VLR, l’aile ouvriériste refuse de distribuer le numéro de Tout ! incriminé devant les usines ; il est également hors de question, pour la librairie gauchiste Norman-Bethune, d’afficher une telle publication sur ses étalages. Dans un courrier adressé à Tout !, un lecteur explique ses appréhensions : « Le problème ne se pose pas en termes de normaux et d’anormaux, mais en termes de riches et de pauvres, et leur lutte n’est donc pas en tant que pédés, mais en tant qu’exploités, analyse-t-il. Par conséquent, consacrer la moitié d’un journal à la publication de problèmes qui n’en sont pas et qui ne sont solubles que par une société socialiste bien conçue, relève de la trahison, alors que la nécessité de soutenir les ouvriers de Renault (qu’ils soient pédés ou non) devrait passer au premier plan (6). »

Ce n’est pas l’analyse politique — la question homosexuelle est-elle contingente par rapport à la lutte des classes, ou lui est-elle inhérente ? — mais les méthodes d’action du FHAR qui troublent la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). « Nous n’avons aucune hostilité de principe contre la lutte que mènent les homosexuels contre l’ostracisme dont les entoure la société bourgeoise, nous n’en trouvons que plus lamentables les grotesques exhibitions du FHAR, lors des dernières manifestations (…). En se comportant comme des ‘’grandes folles’’, les homosexuels du FHAR révèlent à quel point ils sont victimes de l’oppression sexuelle bourgeoise », explique l’organisation trotskiste dans son périodique Rouge en mai 1972.

Du côté du Parti communiste français (PCF), l’accueil est plus hostile. Interviewé en mai 1972 par Le Nouvel Observateur, Pierre Juquin résume la position officielle : « La couverture de l’homosexualité ou de la drogue n’a jamais rien eu à voir avec le mouvement ouvrier. L’une et l’autre représentent même le contraire du mouvement ouvrier (7). »Lors d’un meeting à la Mutualité, Jacques Duclos se montre plus virulent encore lorsqu’un militant du FHAR lui demande si le PCF « a révisé sa position sur les prétendues perversions sexuelles ». Agrippant le micro, l’ex-candidat communiste à l’élection présidentielle s’écrie :« Comment vous, pédérastes, avez-vous le culot de venir nous poser des questions ? Allez-vous faire soigner. Les femmes françaises sont saines ; le PCF est sain ; les hommes sont faits pour aimer les femmes (8). » Pour Lutte ouvrière enfin, les textes du FHAR s’élèvent« à la hauteur des graffitis de pissotière » et reflètent l’« individualisme petit-bourgeois (9) ».

« On nous a emprisonnés dans le jeu de la honte, que nous avons transformé en jeu de la fierté. Ce n’est jamais que dorer les barreaux de notre cage. »

Rejeté par l’extrême gauche, le FHAR se fissure. Les Gouines rouges, qui reprochent aux membres masculins leur mainmise sur le groupe, font scission. Au risque de se couper du mouvement ouvrier, les Gazolines grimées en « folles » et en travestis accentuent la stratégie de la provocation. Leurs slogans — « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! », « Nationalisons les usines de paillettes ! » — revendiquent la fierté homosexuelle. Hocquenghem, qui prône un militantisme politique plus traditionnel, se détourne de ces « pédérastes incompréhensibles » en juillet 1972 : « On nous a emprisonnés dans le jeu de la honte, que nous avons transformé en jeu de la fierté. Ce n’est jamais que dorer les barreaux de notre cage (10) », écrit-il alors dans la revue Partisans.

Le Groupe 5 du FHAR se réclame quant à lui de l’Internationale situationniste ; il crée le journal Le Fléau social en mai 1972 et finit par abandonner le champ de la lutte politique. Le Groupe 11, qui publieL’Antinorm, prend le chemin inverse et persiste dans la voie du rapprochement avec les partis d’extrême gauche.

Victime de ses dissensions internes, le FHAR disparaît en février 1974. Son existence éphémère a ouvert une brèche : trois ans plus tard, le PCF crée une commission homosexualité au sein du Comité d’études et de recherches marxistes (CERM), et la LCR met en place une Commission nationale de l’homosexualité (CNH). Mais ces initiatives, surtout symboliques, n’effacent pas les rigidités sur les questions de mœurs.

L’affaire Marc Croissant met à nouveau le PCF au centre des critiques du mouvement homosexuel. En janvier 1979, ce membre de la commission homosexualité du CERM et employé de la mairie communiste d’Ivry s’inquiète auprès de Roland Leroy du traitement parL’Humanité d’un fait divers impliquant un homosexuel mineur. Le directeur du journal lui répond vertement ; M.Croissant est écarté de sa cellule et licencié de son travail.

La même année, trois membres de la CNH quittent la LCR, arguant que le parti néglige les problèmes des homosexuels : aucun texte portant sur l’oppression et le travail des homosexuels n’a été discuté au cours de son IIIe Congrès. « Ce n’est pas là un problème conjoncturel, lié aux conditions du Congrès, écrivent-ils dans Rouge. Jamais le mouvement ouvrier, à l’exception de la social-démocratie de Karl Liebknecht, n’a accepté de lutter aux côtés des homosexuels. Au sein même du mouvement trotskiste, notre situation n’est pas nouvelle (11). »L’intégration politique des militants homosexuels se heurte aux traditions de l’extrême gauche, qui valorise une identité ouvrière à la fois masculine, productiviste et hétérosexuelle.

Aux Etats-Unis, à l’aube des années 1980, une autre forme d’intégration, commerciale cette fois, guette le mouvement gay. Le journaliste Andrew Kopkind, un « radical » de la cause, déplore ainsi l’abandon du terrain politique par les homosexuels, au profit d’un consumérisme festif, d’un hédonisme incarné par la vague disco. « A New York, écrit-il en 1979, les gays peuvent vivre dans des quartiers majoritairement gays, avec une infrastructure sociale et économique imprégnée d’aspects de la culture gay (…). Les gays peuvent travailler dans le commerce gay, pour satisfaire une clientèle gay (…). [Ils peuvent] manger dans des restaurants gays, faire leurs courses sur des avenues gays, dans des boutiques gays, danser dans des bars gays(…), lire des magazines et des romans gays, avaler des pizzas et des burgers gays (…). En un sens, une forme d’oppression remplace l’autre (12). »

Benoît Bréville

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 13:49

http://juralib.noblogs.org/files/2012/12/0147.jpg

Pédale d’embrayage, 30 décembre 2012

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 13:07
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 13:20

Ce texte et cette invitation sont le fruit de deux discussions lors de réunions non-mixtes “hommes”, c’est à dire personnes se reconnaissant dans cette catégorie ou bien ayant reçu une éducation masculine.

Une ambiance sexiste, machiste, homophobe, viriliste s’est cristallisée dans des espaces et moments collectifs sur la Zad. Des meufs se font prendre les outils des mains sur les chantiers de construction, se sont vues signifier implicitement ou explicitement que leur place n’était pas là. En parallèlle, ce sont des meufs en grande majorité qui font la cuisine et prennent en charge les tâches de ménage sur les espaces collectifs tandis qu’une majorité de mecs tiennent les barricades. Un couple homo se fait suivre, insulter puis menacer avec un couteau et sur le moment personne n’a réagi… Diverses autres agressions sexistes ou homophobes ont été rendues publiques. Au delà de ces quelques manifestations les plus spectaculaires, ce sont des ambiances en général qui excluent de fait meufs, gays, lesbiennes, queer, trans et autres « anormales ».

Nous voulons participer à créer des espaces et moments où ce sont les meufs, homos, non-blancs et autres Minorités qui peuvent se sentir bien, pas les oppresseurs. Parce que notre silence est complice nous voulons signifier clairement, qu’ici ce sont les comportements sexistes, homophobes, racistes, validistes qui ne sont pas les bienvenus. Parce que nous ne combattons pas seulement un aéroport mais le monde qui va avec nous ne tolérerons pas de réléguer les questions de rapports de dominations au second rang sous prétexte d’« union sacrée » contre ce projet d’aéroport.

Le sexisme c’est trop souvent chez « les autres », « pas déconstruits », ceux « en dehors de la Zad » ou bien encore les « barbus islamistes » pour la version mainstream. Il est trop facile de croire se débarasser du sexisme en excluant quelques « relous machos », commodes bouc émissaires pour éviter de se remettre soi-même trop en question.

Nous, mecs, majoritairement blancs, hétéros et valides, participant à cette réunion non mixte « hommes » reconnaissons notre position privilégiée dans ce monde patriarcal et souhaitons mener l’entreprise de son sabotage minutieux, trahir la classe de dominants qui est la nôtre, autant que possible. Cela implique de déconstruire l’éducation genrée que nous avons reçue, cela implique de désapprendre la domination sexiste.

Pour parler de tout ça et commencer ensemble, nous vous invitons à une discussion en mixité à la Chat-teigne le vendredi 14 à 18 heures. Rejoignez-nous à 16 heures pour préparer la discussion.

Pourquoi nous sommes nous réuni en non-mixité ?

Entre « hommes » (personnes se reconnaissant dans cette catégorie ou ayant reçu une éducation masculine), pas de meufs à secourir, infantiliser, séduire. On limite ainsi les rapports de séduction et/ou de pouvoir hommes/femmes. On libère un peu plus des paroles qui pourraient ne pas s’exprimer en mixité par peur de l’accusation de sexisme. On limite les vélléités de jouer à « plus anti-sexiste que moi tu meurs » devant les filles. En bref, la non-mixité est un outil qui permet de couper court à des dynamiques sexistes nuisibles aussi pour discuter et s’organiser… contre le sexisme.

Ce texte a notamment pour intention de susciter des discussions, d’ailleurs il faisait encore débat entre nous lorsque le froid et la fatigue nous ont interrompu. Il n’est donc pas à prendre comme une position « nette et tranchée » des participants aux réunions non-mixtes « hommes ».

ZAD

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 13:18

Deux députés veulent une enquête sur la « théorie du genre »

Les chercheurs s’inquiètent d’une vision fantasmée de ces études.

Les députés se sont prononcés en début de semaine pour une commission d’enquête sur le travail des services de renseignement dans l’affaire Merah. Peut-être devront-ils bientôt voter pour déterminer s’ils souhaitent aussi investiguer sur… le genre.

Deux députés UMP, Virginie Duby-Muller et Xavier Breton, viennent ainsi de transmettre une proposition de résolution demandant « une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». Ils visent ces programmes de recherche, très implantés aux États-Unis, qui étudient les rapports sociaux de sexe à tous les niveaux de la société.

Sur quatre pages où ils étayent leurs arguments, ils réclament « un véritable état des lieux de la pénétration de cette théorie dans l’ensemble de notre pays : politique de la petite enfance, éducation, enseignement scolaire, enseignement supérieur, droits des femmes, droit de la famille, droit social, administration, Justice ».

Selon eux, « les conséquences que la théorie du gender implique représentent un tel bouleversement de notre contrat social que les Français sont en droit d’en être informés ». Dans cette demande de résolution, ils citent comme exemple le programme à Sciences Po de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre (PRESAGE), les spécialisations en master dans certaines universités, ou encore « la loi n° 2012-954 du 6 août 2012 relative au harcèlement sexuel qui ajoute à la liste des discriminations réprimées celles commises en raison de l’orientation ou de l’identité sexuelle. »

Les deux députés ne s’en prennent pas à ces études par hasard. Jeudi, lors de l’audition à l’Assemblée nationale de la présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, Xavier Breton a estimé que le projet de loi sur le mariage pour tous « s’appuie sur la théorie du genre, idéologie qui consiste à dire que l’homme et la femme sont interchangeables ». Traduction : des études venues des États-Unis nous imposeraient un changement de société que nous ne voulons pas.

« Depuis quand crée-t-on des commissions pour encadrer la recherche en sciences sociales ? », se demande la chercheure Hélène Périvier, coresponsable du programme Présages à Sciences Po. « C’est dangereux », s’inquiète-t-elle.

« Lorsque ces députés parlent de “théories du gender”, ils opèrent une uniformisation alors qu’il y a de nombreuses façons de travailler sur ces questions », juge Bruno Perreau, professeur au Massachusetts Institute of Technology et auteur de Penser l’adoption(PUF). « Il y a un fantasme sur une unité des travaux de recherche qui n’existe pas dans la réalité », explique-t-il.

« Les gender studies regroupent des reflexions accumulées depuis des décennies, qui sont très transdisciplinaires, extrêmement riches intellectuellement. Elles touchent les sciences sociales, mais aussi les sciences dures, comme la biologie », ajoute Hélène Périvier.

Droite catholique

Ces attaques, récurrentes, sont venues en premier lieu de la droite catholique conservatrice. En mai 2011, Christine Boutin a écrit au ministre Luc Chatel pour se plaindre de l’entrée au lycée de ce qu’elle appelle « la doctrine du gender ». En cause, un paragraphe dans les manuels de SVT de première ES intitulé « devenir homme ou femme ». Il y est expliqué, en résumé, que l’orientation sexuelle des individus peut varier au cours de la vie, et que si la majorité des personnes sont héterosexuelles, une partie de la population est homosexuelle ou bi. Sa protestation avait été reprise et amplifiée par 80 députés UMP le septembre suivant. L’initiative a été soutenue par Jean-François Copé.

Pourtant, pour Bruno Perreau la propagation et le développement de ces études en France relèvent pour l’heure du « fantasme » : « il n’y a paradoxalement quasiment pas d’études sur cette question en France ». Une situation qu’il déplore. « Aux États-Unis, toutes les universités, le moindre community college, même catholique ou protestant, ont des programmes sur le genre », note-t-il.

« Nous voulons ouvrir le débat avant que le gouvernement n’impose de gommer l’altérité sexuelle », explique Xavier Breton, joint au téléphone. Même si le projet de résolution en parle, il ne veut pas remettre en cause les genders studies à l’université qui « relèvent de la liberté de l’enseignement supérieur », selon lui.

Mais « le gouvernement est en train d’imposer l’idée que l’homme et la femme sont interchangeables », répète-t-il. « Un père, une mère, c’est différent pour nous ». Il s’inquiète par exemple de l’expérience menée à la crèche Bourdarias à Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis. Là-bas, « on encourage les filles à manier le marteau à l’atelier bricolage, et les garçons à s’exprimer à l’atelier émotions », raconte David, un des éducateurs, au Figaro Madame.

L’établissement a reçu le 7 septembre la visite de Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, et de Dominique Bertinotti, ministre déléguée à la Famille. Elles estiment que « cette démarche doit devenir un réflexe naturel dans l’ensemble des crèches ».

Presse hétéroflic (Quentin Girard, Liberation.fr, 9 décembre 2012)

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 11:28

Ce n’est qu’une toute petite phrase mais elle m’a interpellée.

Dans le beau film de Sébastien Lifshitz sur les vieux couples homosexuels, « Les Invisibles » (dont Rue89 est partenaire), Thérèse, une des interviewées, née en 1927, dit en parlant de ses règles :

« Il y avait tout cet attirail, il fallait mettre une ceinture en caoutchouc. »

J’ai 28 ans et bien naïvement, je crois que je n’avais presque jamais réfléchi au fait qu’on avait du se débrouiller autrement avant le tampon, la « cup »et tous nos moyens de protection périodique actuels.

Thérèse, qu’on connaît aussi pour sa participation au projet des Babayagas(maison de retraite alternative) à Montreuil (Seine-Saint-Denis) a donc suscité ma curiosité.

Jointe au téléphone, pleine de bagou et toujours aussi sympathique elle s’est souvenu de sa panique quand elle avait eu ses premières règles :

« J’ai découvert ma culotte pleine de sang. J’étais paniquée mais mes amies m’ont dit : “Mais non Thérèse, tu as juste tes règles !” Alors, je suis rentrée chez moi. Ma mère était un peu dans l’embarras, mais elle m’a tout expliqué. »

Les pouvoirs maléfiques de la femme indisposée

Thérèse explique que le sang menstruel était (déjà) considéré comme sale et tabou à l’époque. Contrairement au sang « ordinaire », le sang des règles dégoute souvent. Pourquoi ? C’est une vieille histoire.

Dans leur passionnant texte sur les règles « Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle époque », Jean-Yves le Naour et Catherine Valenti rappellent :

« Depuis l’Antiquité au moins, traditions et superstitions ont tenté de canaliser ce phénomène [les règles, ndlr]. Car la femme indisposée fait peur, et on lui attribue sinon des pouvoirs maléfiques, en tout cas une forte capacité de nuire. »

Ces croyances s’expliquent notamment par une connaissance tardive du cycle menstruel. C’est seulement, expliquent les chercheurs, « au milieu du XIXesiècle, que l’on découvre le phénomène de l’ovulation et que l’on commence à lui assigner un rôle dans l’apparition des règles ».

« On considérait que son ventre était un cimetière »

Les religions ont ausi participé à alimenter cette image négative du sang menstruel. Comme le rappelle Thérèse, une femme qui avait ses règles était surtout considérée comme malade. Elle n’avait pas réussi à tomber enceinte :

« On considérait qu’elle n’avait pu retenir le sperme de son mari. Son ventre était un cimetière. »

La voilà alors soupçonnée des pires maux. Elle pouvait faire mourir un essaim entier d’abeilles dans les ruches ou encore pourrir la viande, « notamment la chair du cochon ».

Thérèse se rappelle :

« On n’avait pas le droit d’entrer dans une salle où étaient préparées les confitures. Si on touchait à une mayonnaise, on risquait de la faire tourner. »

Et il y avait des scientifiques pour légitimer ces croyances. Ils pensaient le sang menstruel plein de ménotoxines. Des substances si toxiques qu’elles pouvaient rendre une femme réglée capable de faire faner les fleurs.

En attendant, il fallait bien que ces sorcières se protègent. Comment faisaient-elles alors ?

1

Elles bidouillaient des chiffons

 

Le saviez-vous ? Il existe un Musée de la menstruation et de la santé des femmes (Museum of menstruation and women’s health). C’est un musée virtuel : un site internet fouillis mais très bien documenté sur le sujet. Il est tenu par Harry Finley, un artiste passionné par les règles des femmes.

Quand le site a été lancé en 1994, il était directeur artistique d’un magazine, et à force de tomber sur des publicités pour des serviettes et des tampons, il a trouvé la question du tabou intéressante. Par mail, il m’avoue non sans malice :

« Je me suis aussi intéressé à ça parce qu’un homme ne doit surtout jamais s’y intéresser. »

« C’est tout à fait dégoûtant de saigner dans sa chemise »

Au fil de ces multiples lectures, Harry Finley est tombé sur un livre allemand. « Die unpäßliche Frau » (« la femme indisposée ») qui indique que « la plupart des femmes, semble-t-il, fabriquaient elles-mêmes leurs protections périodiques avec des tissus ».

Une amie à qui je parlais de cet article en préparation s’est souvenue de ce qui lui racontait sa grand mère, sur sa jeunesse dans la Vienne :

« A son époque, les femmes utilisaient les linges, comme des sortes de culottes, qu’elles mettaient la journée, pour absorber. C’étaient des linges spécifiques qu’elles n’utilisaient que pour ça. »

Parfois, les femmes faisaient même bouillir leurs linges dans des marmites pour bien les laver. Etendre tous ces tissus ensuite allait de pair avec un certain manque d’intimité.

« Les voisins du village, ceux qui s’y intéressaient en tout cas, pouvaient savoir quand une habitante avait ses règles, grâce ou à cause des nombreuses lessives de linges blancs qui séchaient sur les fils dans les jardins. »

Dans le sens contraire, certains voisins curieux surveillaient les draps des jeunes mariées pour savoir si elles étaient enceintes...

Thérèse, elle, a soupiré quand nous avons parlé des linges : « Tous ces jours de lessive ! »

2

Elles laissaient couler

 

Toujours dans cet ouvrage allemand, Harry Finley a lu le passage suivant (et surprenant) :

« Dans les zones rurales, certaines ne portaient ni protection, ni sous-vêtements. Quand elles avaient leurs règles, elles laissaient couler une traînée de sang derrière elles. »

Harry Finley cite aussi cette médecin allemande qui écrit en 1899 :

« C’est tout à fait dégoûtant de saigner dans sa chemise [sous-vêtements à l’époque, ndlr], puis de la porter de quatre à huit jours. Cela peut même causer des infections. »

De ses lectures, le directeur du musée virtuel formule donc une hypothèse : les femmes qui se protégeaient était minoritaires. En effet, au cours de ses lectures, il a aussi appris que changer de sous-vêtements et les laver était jugé malsain, on pensait que cela pouvait bloquer le sang ou au contraire augmenter son flux.

3

Elles portaient des ceintures
en caoutchouc

 

Selon Harry Finley, c’est probablement avec l’avènement de la théorie des germes de Pasteur à la fin du XIXe siècle que commencent à apparaître des moyens plus organisés de protection, des moyens désormais recommandés par les médecins.

C’est la naissance de la ceinture en caoutchouc, ancêtre de la serviette hygénique. Les femmes la passent autour de la taille et la ceinture tient entre leurs jambes une serviette éponge.


Une des premières ceintures sanitaires (Museum of menstruation/DR)

Petit à petit le modèles s’améliore.


Une ceinture sanitaire au XIXème siècle (Museum of menstruation/DR)

Pour finalement devenir ce produit commercialisé jusque dans les années 70.


Une ceinture sanitaire (Museum of menstruation/DR)

Thérèse raconte la ceinture en caoutchouc. Celle qu’on appelait aussi « la cravate à auguste » et que, dit-elle, « les femmes de toutes les conditions sociales utilisaient ».

« C’était une bande assez large de peut-être trois centimètres, on y accrochait la serviette avec des épingles à nourrice au centre, puis on mettait un slip par dessus ça. »

Elle dit que ça n’était pas si inconfortable que cela peut le paraître.


Une vieille publicité pour une ceinture sanitaire (Museum of menstruation/DR)

4

Elles n’ont pas adopté
tout de suite le tampon

 

Avec tout l’attirail que représentaient les ceintures sanitaires, on pourrait imaginer l’arrivée du tampon comme une délivrance. Thérèse infirme : « On disait que le tampon pouvait faire disparaître sa virginité. »

Sur son site, la marque Tampax raconte l’histoire de son produit et rappelle qu’au début du XXe siècle, il était encore en phase expérimentale :

« Pendant plus d’un siècle, des médecins ont utilisé des bouchons improvisés faits de coton pour absorber les sécrétions causées par la chirurgie et pour appliquer des produits antiseptiques dans le vagin, ou bien pour arrêter l’hémorragie. »

C’est en réalité le docteur Earle Cleveland Haas, un médecin généraliste, qui a consacré sa vie à inventer le tampon :

« Dès 1929, il a tenté d’inventer un produit qui puisse être fabriqué et mis sur le marché expressément pour absorber le flux menstruel. [...]

Une visite en Californie lui a permis de trouver une solution. Une amie a mentionné à Haas qu’elle insérait un morceau d’éponge à l’intérieur de son vagin pour absorber le flux menstruel. Il a immédiatement pensé à un matériau, le coton comprimé, qui pouvait fonctionner de façon semblable. »

Le premier tampon avec applicateur est vendu en 1936, mais il a fallu beaucoup plus de temps pour que le produit devienne banal sur le marché. Pour Thérèse, qui a aujourd’hui 85 ans, l’invention date d’ailleurs plutôt d’il y a trente ou quarante ans, et elle n’en a presque jamais porté.

« Quand les tampons sont apparus, j’étais déjà ménopausée. »

La forme du tampon qu’on connaît aujourd’hui n’est cependant pas la seule que les fabricants aient essayé de commercialiser. En 1973, Kotex diffusait cette publicité pour un tampon à introduire à l’aide d’une tige, parce que c’était « plus doux et plus facile ».


Une vieille publicité pour un tampon à tige (Museum of menstruation/DR)

5

Et maintenant ?

 

En 1995, le Village Voice faisait un calcul impressionnant. Selon l’hebdomadaire américain, une femme utilise 11 400 tampons dans sa vie. Une consommation massive et polémique parfois. On reproche aux tampons de favoriser lesmycoses et aussi d’introduire dans le corps des femmes des substances chimiques.

Sinon, en 2012, une femme qui dit avoir ses règles gêne toujours un peu, le sang des règles est toujours sale, et par conséquent, dans les publicités, il est toujours... bleu.

 

Renée Greusard | Journaliste rue89

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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 16:02

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