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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 19:04

Lorsqu’on entend parler de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy, c’est surtout au sujet de sa fondatrice, mais qu’en est-il de ses activités ? Marianne publie cette semaine une grande enquête de Frédéric Martel : à y voir de plus près, l’action de la première Dame de France soulève quelques questions et prend même des allures de scandale international…

Si l’on connaît bien Carla Bruni, on connaît mal Carla Bruni-Sarkozy. Depuis 2008, la Première Dame de France fait beaucoup parler d’elle, mais personne ne sait vraiment comment elle agit. À la tête de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy, elle est plus que discrète et aucune enquête sérieuse n’a été faite à ce sujet. On ne sait pas, par exemple, que la fondation ne s’intéresse qu’à la culture et à la lutte contre l’illettrisme — et pas du tout à la lutte contre le sida, dont Carla Bruni-Sarkozy parle pourtant souvent.

C’est qu’elle est aussi, et officiellement, ambassadrice de la lutte contre le sida, nommée à ce titre, bénévolement, par les Nations Unies (au titre du Fonds mondial de lutte contre le sida, d’ONU-sida et de l’Unicef). Enfin, Carla Bruni-Sarkozy entretient tout un réseau d’amitiés, ce qu’on peut appeler le « petit monde de la villa Montmorency », la résidence ultra luxueuse du XVIe arrondissement de Paris, où se trouve son hôtel particulier dans lequel elle vit, durant la semaine, le plus souvent avec le président Sarkozy.

Au terme d’une enquête de plusieurs mois aux Nations Unies et dans plusieurs pays, Frédéric Martel révèle dans Marianne les dysfonctionnements et le mélange des genres auxquels aboutit l’action — et l’inaction — de Carla Bruni-Sarkozy dans sa fondation et son comportement en tant qu’ambassadrice de la lutte contre le sida.

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La Comtesse Dracula de Nagy-Bocsa et Julien Civange en Tunisie le 29 avril 2008

En devenant philanthrope d’État en 2009, à la tête de sa fondation contre l’illettrisme et comme ambassadrice contre le sida, Carla Bruni-Sarkozy avait de bonnes intentions. Et semblait sincère, surtout en matière de lutte contre le sida (son frère aîné est mort de la maladie). Mais deux ans après sa création, sa fondation est dans l’impasse. Ses actions concrètes contre le sida sont rares. Pire, Carla Bruni-Sarkozy, révèle Marianne, est au centre d’un scandale international : 3,5 millions de dollars ont été versés par le Fonds mondial de lutte contre le sida, en marge de la légalité, et sans appel d’offre, à la demande de la première Dame, à plusieurs sociétés d’un de ses amis. Le musicien et chef d’entreprise Julien Civange est à la fois le principal conseiller de Carla Bruni-Sarkozy, il est officiellement dans l’organigramme de sa fondation et a un bureau à l’Élysée (où Mariannea pu joindre et être rappelé par sa secrétaire). Il fut le témoin de mariage de Carla Bruni-Sarkozy.

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La Comtesse Dracula de Nagy-Bocsa et Michel Kazatchkine au Salon du livre de Paris, le 18 mars 2011

Révélée au conseil d’administration du Fonds mondial à Accra, au Ghana, fin novembre 2011, cette affaire vient de coûter sa place à un ambassadeur français, le professeur Patrice Debré, qui vient d’être démissionné par Sarkozy. Le directeur général du Fonds mondial de lutte contre le sida, Michel Kazatchkine, vient d’être officiellement écarté aussi, à la demande d’Hillary Clinton même si sa démission réelle ne devrait intervenir que les 21 et 22 mai 2012 — soit après le deuxième tour des présidentielles. Nicolas Sarkozy est intervenu en ce sens, au plus haut niveau à Washington.

COMPLÉMENT D’ENQUÊTE
L’enquête est publiée dans le numéro 768 de Marianne en kiosque demain 7 janvier et en version électronique à partir de 18h.

Leur presse (Marianne, 6 janvier 2012)

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 16:14

Chronique de l’arbitraire : Quand diffuser de l’information devient potentiellement criminel

Ce mercredi 4 janvier au soir, la police politique de Poitiers était sur les dents. Un  petit nombre de personnes distribuait des tracts (soutien aux inculpées de Labège) et un canard local (L’Épine Noire) devant les marches du Théâtre-Cinéma de la place d’Armes au centre-ville. Pourquoi une distribution à cet endroit ? Parce qu’il y avait la  projection du film-documentaireTous au Larzac  avec un débat organisé par les Alternatifs, écologistes et autres. Autant dire qu’il y avait un grand nombre de poitevin-es et des environs qui sont venues pour y assister. L’idée était donc d’informer sur la situation des camarades de Toulouse et de faire connaitre l’Épine Noire… Pas d’entrave à la circulation, pas de papiers par terre (le public était évidemment intéressé par ce que nous distribuions), pas de violence en réunion, pas d’alcool, pas d’armes par destination, que de bonnes intentions.

Nous ne sommes pas rentrés pour la diffusion du film, on aurait peut être dû, vu ce qui s’est passé ensuite. À peine le dernier spectateur entré dans le cinéma, la Bac et la police nationale avec pas moins de six bagnoles sont venues interpeller six personnes dans des rues adjacentes au Théâtre-Cinéma. Les gardiens de l’ordre ont contrôlé les identités vraiment pour la forme, vu que nos tronches leur sont familières. Puis, ils ont confisqué les journaux ainsi que de simples couteaux. Mais ce n’est pas fini : la police nous amène quand même au commissariat.

Au commissariat, rien de très alléchant, à part peut-être de voir le directeur de la police, Jean-Francois Papineau, et ses collègues avec, entre les mains, l’Épine Noire (c’eût été de belles photos pour le prochain numero). Les six personnes embarquées sont sorties, certaines ramenées jusqu’à leur domicile pour  vérification d’adresse. Une personne est sortie avec une convocation au commissariat pour port d’armes, reconvoquée aujourd’hui elle ressort avec un rappel à la loi et ils en ont profité pour prendre ses empreintes et lui tirer le portrait. D’autres personnes, vraisembablement, seront prochainement convoquées pour l’Épine Noire.

La venue du président de la République dans la région, aujourd’hui 5 janvier, à l’occasion des  vœux à l’Éducation nationale, est sans doute une des raisons de leur intervention. D’autres suggèrent que c’est la distribution fortuite du canard à un RG qui allait assister au débat sur le Larzac, qui a mis la puce à l’oreille de nos amis les bleus. Les pandores n’auraient-ils pas eu vent d’un article sur le successeur de notre cher Tomasini (P..on), Yves Dassonville qui, après avoir chassé le syndicat (« voyou », disait-il) USTKE en Kanaky entame une nouvelle campagne en terre pictave contre d’autres voyous. Encore un petit effort Dassonville et l’Épine Noire verra croître son audience comme l’USTKE a su résister aux assauts colonialistes.

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Cet acte est grave, car il s’agit plus que d’une énième provocation policière pictave à l’encontre de certains individus présumés anarchistes, terroristes, délinquants, voleurs, voyous, et mille autres qualificatifs qui ne sonnent finalement pas plus mal que « PAPON », « baqueux », « éducastreur », « parti de l’ordre » ou « serviteur de l’État ». En effet la police a saisi tous les exemplaires de l’Épine noire qui restaient sur chacun d’entre nous [Ça n'est  pas la première fois que les flics confisquent du matériel militant]. Il s’agit là d’une atteinte manifeste au droit d’expression et de diffusion d’écrits politiques. Et ça nous ne saurions le tolérer pas plus que le reste. Comme quoi leur démocratie est à géométrie variable…

Bref, en tout cas comme ça l’est souvent rappelé, Poitiers reste une ville où le pouvoir teste le degré de résistance, teste des méthodes relevant de la contre-subversion. C’est une confirmation d’un rapport que la police  entretient avec un certain groupe de personnes supposées appartenir à un mouvement politique qui est particulièrement dans le viseur actuellement à Poitiers et ailleurs. Tout est à surveiller comme du lait sur le feu. C’est une véritable chasse aux sorcières qui est à l’œuvre, le spectre des lois scélérates n’est pas loin.

Nous invitons toutes celles et ceux, individuellement ou collectivement à donner leur point de vue sur cette question s’ils le souhaitent.

Qu’ils sachent que ces méthodes qui souhaitent mettre à bas toute contestation du pouvoir, du capital et de ses chiens de garde ne nous décourageront pas. Au contraire cela nous donne encore envie de continuer de nous battre contre ce monde autoritaire et marchand.

L’Épine Noire, 5 janvier 2012.

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 12:29
La presse quotidienne que l’on dit « gratuite »

par Jean Pérèsle 14 décembre 2011

Des deux grandes composantes de la presse quotidienne gratuite, la presse gratuite d’annonces (PGA), qui diffuse des petites annonces, et la presse gratuite d’information (PGI), la première est en totale déconfiture, alors que la deuxième se porte fort bien. Elle est même devenue un acteur dominant dans la sphère, devenue relativement étroite en France, des journaux quotidiens d’information générale. Mais, si l’on peut dire : à quel prix !

Dernier épisode du déclin de la presse gratuite d’annonces, la mise en liquidation judiciaire, le 3 novembre 2011, de la Comareg et de son centre d’impression, Hebdoprint. Cette faillite de filiales du groupe Hersant Média (GHM), de sinistre réputation [1], provoque le licenciement de 1650 salariés : triste record des plans de licenciement de l’année 2011, après celui de 758 salariés en février dernier dans le même groupe. La Comareg éditait Paru Vendu, le numéro 1 de la presse gratuite d’annonces, en France avec 280 éditions locales et 15 millions de lecteurs hebdomadaires. Endettée à hauteur de 250 millions d’euros, la Comareg, et surtout ses salariés, sont victimes de la migration et de la gratuité des petites annonces sur Internet, qu’elle n’a pas su anticiper.

Le « gratuit » se vend bien

Le contraste est saisissant avec la presse gratuite d’information, et tout particulièrement la presse quotidienne qui nous intéresse ici (Métro20 MinutesDirect Matin, réseau Ville Plus) : les journaux quotidiens que l’on dit « gratuits ». Gratuits ? L’apparence de gratuité de la presse dite « gratuite » tient à la distance et aux médiations qui séparent ses consommateurs-lecteurs de ses biens réels acheteurs. Financés par la publicité qu’ils diffusent, les journaux « gratuits » sont en réalité payés par les consommateurs, non pas quand ils acquièrent le journal, mais quand ils achètent les marchandises. Car dans le prix des marchandises sont évidemment intégrés les frais de publicité. Payé à l’avance par les consommateurs des produits qu’il promeut, le journal peut ainsi s’offrir le luxe de se présenter comme « gratuit ».

Ces journaux sont devenus en moins de dix années les premiers quotidiens d’information générale en France, tant par la diffusion [2] que par leur audience, c’est-à-dire le nombre de leurs lecteurs [3]. Et pas seulement en France : Métro International est devenu dans le même temps le premier quotidien mondial d’information générale, loin devant les japonais et le New York Times, avec 7 millions d’exemplaires diffusés et 17 millions de lecteurs. Cela dit, les gratuits ne sont pas (encore) rentables en France (les « payants » non plus), à l’exception notable de 20 Minutes depuis 2008. Métro, déficitaire en France, fait des bénéfices au niveau international.

Une telle progression est unique dans l’histoire de la presse quotidienne. Elle peut paraître d’autant plus étonnante qu’elle intervient dans un moment où ladite presse connaît une accélération de la crise la plus grave de son histoire qui l’affecte depuis le début des années soixante-dix [4]. Mais en dernière analyse, elle apparaît bien plutôt comme la conséquence logique de l’évolution d’ensemble de la presse dite « payante ».

Dans le métro en 20 minutes

Le « lecteur-consommateur » que les études de marché désignent comme cible du marketing intensif des gratuits est jeune, vit dans des villes plutôt grandes, et il a un travail : jeune actif urbain, telle est en trois mots la proie des quotidiens gratuits, tous titres confondus. Proie d’autant plus vulnérable qu’elle lit généralement peu les quotidiens traditionnels.

C’est pourquoi les producteurs de « gratuits » choisissent les grandes villes comme unité géographique de diffusion, et dans ces villes les lieux où ils peuvent atteindre leur cible. S’agissant d’ « actifs », ce seront les transports en commun à l’heure où les actifs les utilisent pour aller au travail, soit le matin entre 7h et 9h, et aussi d’autres lieux, universités, Disneyland, McDonald’s, cafés, Club Med, centres commerciaux, parkings, cinémas, investis par cette catégorie de population [5]. 20 Minutes propose même un service de livraison aux entreprises intéressées, à la condition qu’elles soient d’une certaine dimension.

La distribution des journaux est ainsi assurée directement par des équipes de colporteurs ou au moyen de dépôts dans des présentoirs sur les zones de passage. Le lecteur est servi, il n’a pas à se déplacer dans un lieu spécifique comme pour le reste de la presse. Cette différence est fondamentale : le quotidien payant ne s’adresse pas directement à ses lecteurs ou, du moins, ne peut que chercher à les attirer sur son lieu de vente où il est en concurrence avec tous les autres journaux ; le gratuit, au contraire, va directement au devant de son lectorat et ne doit affronter que la concurrence (assez farouche, il est vrai) des autres gratuits.

Les périodes de distribution sont également calées sur la « cible » : les gratuits ne paraissent que cinq jours par semaine, pas le samedi ni le dimanche, ni les jours fériés, ni pendant les vacances scolaires, ces moments où le gros de la « cible » ne travaille pas et qui sont peu favorables aux investissements publicitaires. Exemple célèbre : les gratuits n’ont pas relaté, dans la semaine qui l’a suivi, le tsunami du 26 décembre 2004, puisqu’ils ne paraissaient pas [6]. La forme et le contenu du journal sont également choisis en fonction de la cible à atteindre (« jeune actif urbain »), dont les goûts et comportements font l’objet d’études constantes. Pour ce faire, les gratuits ont recours à des sociétés spécialisées.

Ainsi, pour Métro, selon Isabelle Saint-Pol, directrice marketing et communication : « Grâce à son panel de 45 000 lecteurs dans dix pays, Métro observe en permanence les modes de vie urbains. Il a dressé en 2008, en partenariat avec GFK [troisième groupe mondial d’études de marché], un portrait du consommateur urbain d’information : il valorise la liberté et le choix dans tout ce qu’il fait, il personnalise sa consommation, scrute tout, recherche le divertissement dans son travail et ses relations sociales. Il cherche à collaborer avec les autres en exigeant d’eux intégrité et transparence. Il s’attend à ce que tout lui arrive vite et avec une touche systématique d’innovation. D’où la création permanente de nouvelles propositions éditoriales, de nouveaux formats publicitaires, et le lancement international en août dernier d’une formule totalement nouvelle de Métro qui sera déclinée dans tous les pays, le Chili, la Suède et la France ayant fait office de pays pilotes [7].

20 Minutes a recours à Asterop, spécialiste du « géomarketing décisionnel », ainsi que le relève Dominique Kalfon : « Le gratuit a donc fait appel, dès 2006, à la technologie et aux bases de données d’Asterop qui exploite des informations liées au recensement général de la population et des bases constituées sur la nature sociodémographique des emplois. Le but : déterminer les points de distribution et équilibrer les volumes des différentes éditions [8] ».

Quant à Direct Matin, il bénéficie, selon Marie Bénilde, d’un agent de poids : « … le milliardaire Vincent Bolloré confie la conception éditoriale de ses quotidiens gratuits à une agence de publicité, Euro RSCG, et à son patron, Jacques Séguéla, vice-président du groupe Havas, dont l’industriel est le propriétaire » [9].

Conséquences de cette sollicitude : « On met l’accent – selon Rémy Rieffel - sur le visuel, sur les différents niveaux de lecture possible, sur le discours rapporté (micro-trottoir, interview en trois questions, citation du jour, sondage, etc.)… L’information doit donc apparaître comme divertissante, mettre en exergue le côté « fun » de l’existence : on insistera alors volontiers sur les loisirs, les sorties, le sport, les nouveaux objets high tech, le Net, les derniers potins concernant les personnalités people, etc. [10] ».

La présentation des gratuits est donc soignée (impression de qualité, couleur, photos) pour signifier que la gratuité n’est pas synonyme de baisse de qualité et ne pas rebuter les annonceurs haut de gamme, ainsi que le souligne Pierre-Jean Bozo, président de 20 Minutes France : « Il faut que ce soit un sans faute au niveau technique afin de permettre aux annonceurs, comme l’Oréal par exemple, d’acheter des encarts publicitaires dans le titre sans crainte [11]. »

La « une » reproduit le modèle des quotidiens classiques (parfois en deuxième position après une page de publicité) désignant ainsi leur appartenance à la même famille. En même temps, la mise en page est fortement inspirée par les sites Internet et la culture du zapping. Les articles sur l’actualité internationale ou nationale sont aussi dépolitisés que possible, conformément aux souhaits de la « cible » (ou, plus exactement de leurs « désir sondés »…) et surtout à l’intérêt des annonceurs qui souhaitent un « environnement » consensuel et craignent que des positions trop tranchées ne réduisent le nombre de lecteurs-consommateurs.

Enfin, la présence de pages locales, facilitée par l’édition par villes, répond au souci d’une information de proximité à laquelle les lecteurs de « gratuits » sont sensibles, ainsi que les annonceurs locaux (100 % des recettes du réseau Ville Plus). Tout est construit en fonction des attentes réelles ou supposées de la cible convoitée et de ses capacités d’ingestion d’informations et de publicités dans le temps et les conditions du transport vers le lieu de travail.

Au moindre coût

C’est une coïncidence pour le moins heureuse que les prétendues attentes des lecteurs des « gratuits » correspondent généralement, comme nous venons de le voir, aux souhaits des annonceurs. C’en est une autre, tout aussi heureuse, que ces attentes soient satisfaites par la solution généralement la moins onéreuse pour le journal : articles courts récupérables auprès des agences de presse, les fils d’information, Google, etc., ou encore, comme chez Métro, des articles stockés dans la banque d’articles du groupe mondial et disponibles pour chaque entité locale.

Pour satisfaire à ces besoins rédactionnels, une équipe réduite de journalistes polyvalents (cad bons à tout faire) suffit, en nombre bien moindre que ceux des payants et moins bien payés : « Pour vendre 100 000 exemplaires, un payant rémunère en moyenne 180 journalistes alors que pour la même diffusion, le gratuit n’emploie qu’environ une vingtaine de personnes, souligne Alain Joannès [12]… Tandis que Rémy Rieffel précise : « Ces journaux et magazines gratuits ont tendance à recruter des jeunes qu’ils rémunèrent peu (les salaires sont en moyenne inférieurs de 25 % à ceux de la presse parisienne payante) à faire appel à une armada de pigistes au statut précaire et à externaliser certaines tâches. C’est le cas de 20 Minutes, qui sous-traite à de petites agences certaines rubriques telles que "Paris Guide" ou "Coulisses TV" ». [13].

Si bien que l’on peut se demander si le choix du moindre coût n’est pas plus décisif que celui de la cible, ainsi que le laissent clairement entendre plusieurs auteurs (Dominique Augey, Marie-Christine Lipani Vaissade, Denis Ruellan et Jean-Michel Utard) : « Le recours important aux dépêches et aux communiqués, abondants et peu chers, se justifie d’un point de vue économique, et leur usage vient légitimer le projet éditorial. Autrement dit, les créateurs de journaux gratuits, et les équipes qui animent ceux-ci maintenant, n’ont pas choisi d’apporter une matière concise et "factuelle" au lecteur, au détriment d’une approche fouillée et analysée ; ils ont estimé que le coût de revient de cette information était infiniment plus bas et que, dans le contexte de la gratuité, c’était la seule qui puisse être fournie, du moins dans un premier temps. » [14]. La technique du marketing consisterait alors à convaincre les « jeunes actifs urbains » que cette forme d’information correspond à leurs besoins alors qu’elle n’est que le produit d’une rationalisation maximale des coûts. 

Cette politique du coût minimum s’étend à la distribution et à l’impression. La distribution autonome des gratuits engendre des coûts qui s’élèvent pour Métro, par exemple, à 30 % du coût total, ce qui est inférieur à ceux de la presse payante, pourtant mutualisés. Les frais d’impression, quant à eux, ont été négociés au plus bas prix, sachant que les contraintes temporelles imposées par l’actualité sont beaucoup plus importantes pour les « payants » que pour les « gratuits ». L’impression des « gratuits » demande moins de main-d’œuvre, permet de faire tourner les rotatives sous-utilisées et, du point de vue du syndicat du Livre, de maintenir des emplois. Ce sont ces éléments que souligne Emmanuel Schwarzenberg : « Quand on imprime un payant, le démarrage des rotatives est retardé au maximum pour incorporer les informations de dernière minute… Un gratuit, en revanche, n’a pas besoin d’être livré à une heure précise, à la minute près. Il peut prendre place sur la rotative à n’importe quel moment et il peut même passer d’un imprimeur à l’autre. Cela lui permet d’obtenir de meilleures conditions financières. En fait les gratuits sont imprimés sur les rotatives des quotidiens payants aux tarifs du labeur, c’est-à-dire des magazines, avec des coûts inférieurs d’au moins 25 % à ceux du marché. Sinon davantage. L’impression de Métro est ainsi facturée trois fois moins cher que celle d’un payant » [15].

Partout

Minimaliste, aseptisée, anhistorique et apolitique, distrayante et peu coûteuse, l’information selon les « gratuits » a toutes les caractéristiques d’une formule qui peut se greffer sur n’importe quelle partie du monde, pourvu qu’il y ait des villes, des transports en commun et des annonceurs. Comme un modèle de voiture, une marque de boisson ou de hamburger peuvent le faire à leurs conditions spécifiques. Cette capacité de reproduction à l’échelle régionale pour Direct Matin, régionale et internationale pour Métroet 20 Minutes est une première dans l’histoire de la presse écrite.

Direct Matin produit 12 éditions régionales, dont certaines sont réalisées en partenariat avec le réseau Ville Plus auquel participe aussi la presse quotidienne régionale payante. 20 Minutes a 12 éditions en France (avec, depuis 2011, une édition nationale diffusée dans 20 villes moyennes), 14 éditions en Espagne, et 7 en Suisse. Quant à Métro, il est présent dans 15 villes en France, et produit 130 éditions dans 22 pays sur tous les continents sauf l’Afrique.

Facilitée par l’uniformisation des modes de vie, l’urbanisation et le développement des transports en commun, et contribuant en retour à cette uniformisation, les « gratuits » se distribuent dans le monde entier à la même cible (jeune-actif-urbain), selon les mêmes méthodes, évidemment adaptées aux conditions locales.

Du payant au gratuit 

Paradoxalement, les « gratuits » nous viennent de pays scandinaves où la presse quotidienne payante est la plus lue d’Europe : de Suède pour Métro et de Norvège pour 20 Minutes. En Suède, on compte 472 exemplaires de journaux vendus pour mille habitants, soit 4 fois plus qu’en France. En Norvège, ce sont 607 exemplaires pour 1000 habitants [16]. Ils sont lancés par des groupes qui ont une certaine capacité financière, le fond d’investissement Investment AB Kinnevik via sa filiale Modern times group pour Métro (Suède, 1995), Schibsted ASA pour 20 Minutes (Norvège, 1997). Direct Matin est un produit purement français du groupe Bolloré (2008) [17].

Lancés d’abord en Suède pour Métro et en Suisse pour 20 Minutes, les deux gratuits internationaux ont pénétré en France en 2002. Ils y furent d’abord très mal accueillis. Les ouvriers du Livre ont pris à partie les colporteurs de Métro et détruit nombre d’exemplaires du journal, parce que l’impression du gratuit se faisait en dehors de leur contrôle, dans des imprimeries dites de « labeur ». Les quotidiens payants, de leur côté, ont protesté contre une presse au rabais qui leur faisait une concurrence déloyale. Mais très vite, et même parfois en même temps -, ce qui a pu éveiller le soupçon d’un double jeu, notamment de la part de la direction du Monde (lire Le double jeu duMonde ? ) la pratique a été plus conciliante, et les « gratuits » se sont assez rapidement inscrits dans le paysage médiatique et le mobilier urbain où ils ne dérangent apparemment plus personne. On peut même parler d’intégration des gratuits dans les médias de l’hexagone. Ainsi, Ouest-France détient 50 % de 20 Minutes France, tandis que Le Monde détient de son côté 30 % (avec possibilité de monter à 50 %) de Direct Matin qu’il imprime sur ses rotatives (jusqu’en 2010) ainsi que la moitié de l’édition parisienne de 20 Minutes. Exemple le plus récent, Métro France est devenu fin juin 2011 propriété à 100 % de TF1 (groupe Bouygues). Du côté de la presse quotidienne régionale (PQR), le réseau Ville Plus des groupes Socpresse (Dassault) et Hachette-Filipacchi-Médias (Lagardère) puis Hersant Média (2007), en partenariat avec le groupe Bolloré éditent des gratuits dans des villes de province pour concurrencer Métro et20 Minutes.

Ainsi, certains des grands groupes de médias ont associé les « gratuits » à leur stratégie commerciale. Ce qui leur permet certains échanges de bons services, généralement ignorés du grand public, entre entités du même groupe. Direct Matin, du groupe Bolloré, peut ainsi consacrer trois pages (fait exceptionnel pour un gratuit) de son édition du 5 décembre 2011 à la promotion extasiée du dispositif Autolib’ des voitures électriques en libre service en Île-de-France conçu par le groupe… Bolloré ; et cela sans la moindre indication de publicité. C’est le même Direct Matin qui met systématiquement en exergue les programmes des deux chaînes du même groupe Bolloré, Direct 8 et DirectStar. Bouygues n’est pas plus gêné de faire dansMétro, qui lui appartient désormais, la promotion de sa chaîne de télévision, TF1, et de son entreprise de travaux publics [18]. Mais l’essentiel n’est pas là, il est plutôt dans le fait que les journaux payants, après une rébellion de façade, ont adopté les gratuits ; soit par des participations directes, comme Le Monde et Ouest-France, soit en créant leurs propres gratuits, comme une bonne partie de la presse régionale, soit encore sur le plan des contenus, comme Le Monde et Courrier International (du groupe La Vie-Le Monde) qui fournissent chaque jour des articles à Direct Matin.

Peu concurrentiels sur le plan de l’audience puisqu’ils touchent un lectorat différent de celui des payants (sauf pour la presse régionale), les gratuits sont surtout dangereux pour eux en raison de leur succès auprès des annonceurs. Du fait de leur audience spécifique croissant en permanence, et pour d’autres raisons (cible mieux définie, projets publicitaires plus faciles à gérer pour les agences de publicité parmi lesquelles on compte Euro RSCG, qui fait partie de Havas contrôlée par Bolloré depuis 2005), les gratuits d’information quotidienne ont drainé une part également toujours croissante des recettes publicitaires (même en 2009, année noire de la publicité), quand celles des payants baissaient continûment. Et on sait que la question des recettes publicitaires est au cœur de la crise de la presse payante.

C’est pourquoi on peut penser que l’adhésion, sous différentes formes, des « payants » aux « gratuits », est pratiquée par les « payants » pour tenter de pallier partiellement leurs propres difficultés. Mais, en prenant le recul historique nécessaire, on peut se demander si le « gratuit » et son financement par la seule publicité ne sont pas la forme aboutie d’une tendance lourde au sein de la presse payante elle-même. N’a-t-on pas vu la presse quotidienne nationale et plus encore la presse magazine faire de plus en plus de place aux exigences des annonceurs, jusqu’à modifier, voire inverser leur politique éditoriale ? Toute l’histoire d’un quotidien commeLibération en témoigne, et à bien des égards, celle des autres journaux.

Dominique Augey, Marie-Christine Lipani Vaissade, Denis Ruellan et Jean-Michel Utard, déjà cités, résument ainsi l’inscription des « gratuits » dans l’histoire de la presse : « Les journaux gratuits instaurent moins une rupture par rapport au journalisme de la presse payante qu’ils ne radicalisent les évolutions que celle-ci a engagées de longue date. Ils sont la partie visible d’un iceberg constitué par la marchandisation du produit presse. La presse se repense en profondeur. Elle raisonne en termes de marché, de concurrence, de satisfaction du lectorat, d’efficacité des espaces publicitaires. Le changement majeur des dernières années est la syndication publicitaire. À l’intérieur d’un même groupe de presse ou entre groupes de presse différents, les journaux s’allient dans le but de rendre leur espace publicitaire plus attractif pour les annonceurs » [19]. 

Ce qu’un autre auteur (Dominique Marty) affirme à son tour : « La PQN [Presse Quotidienne Nationale] semble avoir plié sous le poids de la concurrence des autres médias, bien avant Internet et les gratuits. Appauvrissant son style, allégeant sa densité, « relookant » sa mise en page, elle s’est progressivement aseptisée. En voulant séduire le lecteur et ménager son travail en réception, on peut penser qu’elle l’a rendu plus passif, plus assisté, proposant un contrat de lecture basé sur le confort cognitif. La PQN a opéré ce changement par glissements successifs, subrepticement, mais a par ce biais ouvert la voie à une Presse Quotidienne Gratuite volontairement minimale » [20]. On ne saurait mieux dire.

Un nouveau modèle économique

Le modèle économique classique de la presse est celui d’un double financement : par les lecteurs qui achètent le journal, et par les annonceurs qui achètent des espaces publicitaires. Ce double financement a été et est encore source de tensions permanentes dans la mesure où la liberté de l’information, chère aux journalistes et aux lecteurs, peut porter quelque préjudice à l’autre financeur, les entreprises, via des reportages, des approches critiques les mettant en cause.

Or, ce modèle dominant semble irréversiblement en déclin, la baisse constante des ventes n’étant pas compensée, malgré des efforts pathétiques en ce sens, par un surcroît de recettes publicitaires, et inversement, la baisse des recettes publicitaires n’étant pas compensée par une augmentation du nombre de lecteurs. La presse gratuite opère une rupture avec ce modèle en se finançant par la seule publicité. Cette rupture redéfinit ouvertement le journal comme fournisseur de clients aux annonceurs, et réoriente toutes ses composantes, formelles comme de contenu, dans ce sens. Le lecteur n’est alors sollicité qu’en tant que consommateur, qu’il s’agisse indifféremment des annonces ou des articles, puisqu’il n’y a plus de contradiction entre eux, puisqu’ils doivent avant tout séduire ce lecteur et non pas, par exemple, l’instruire, l’éduquer, ou simplement l’informer un peu sérieusement. Le « gratuit » est une marchandise à part entière, ou plutôt une publicité à part entière, déguisée en journal. Comme le dit Rémy Rieffel : « Ils ne vendent pas prioritairement du contenu à des lecteurs-consommateurs, mais des lecteurs-consommateurs (une audience) à des annonceurs [21]. »

Ce nouveau modèle a l’incontestable mérite d’avoir résolu la contradiction devenue insoutenable entre les exigences des annonceurs et celles des lecteurs. Et cela en faveur des annonceurs, qui lui sont d’ailleurs chaque jour reconnaissants. Quant aux lecteurs…

Jean Pérès

Notes

[1] Voir notre article : « Groupe Hersant Média : c’est la crise ? ».

[2] Sur l’année 2010, 20 Minutes est en tête avec 769 503 exemplaires, devançant de peu Direct Matin, 743 169, Métro étant troisième avec 674 923 exemplaires ; on trouve ensuite les payants : Le Parisien-Aujourd’hui en France, 462 403, Le Figaro, 332 120, et Le Monde, 322 872 (OJD, 9 novembre 2011).

[320 Minutes est toujours en tête avec 2 759 000 lecteurs, devant Métro, 2 401 000, suivi par Le Parisien, 2 206 000, et Le Monde, 1 823 000, puis Direct Matin, 1 807 000, et Le Figaro, 1 220 000 (Étude EPIQ 2010, sur le site Audipresse).

[4] Une crise que nous avons déjà évoquée, notamment avec Bernard Poulet : voir le compte rendu de son livre et son intervention au « Jeudi d’Acrimed » dont il était l’invité.

[5] Voir par exemple, la liste des points de distribution de Métro en France.

[6] Comme le relève Marie Bénilde dans On achève bien les cerveaux : les médias et la publicité, Raisons d’agir, 2007, p. 87-88.

[7Revue des Marques, n° 68, octobre 2009.

[8] Dominique Kalfon, « 20 Minutes à l’heure du géomarketing », in Marketing directn° 134, décembre 2009.

[9] Marie Bénilde, op.cit. p. 95.

[10] Rémy Rieffel, Mythologie de la presse gratuite, Le Cavalier Bleu, 2010, p. 36-37.

[11] Pierre-Jean Bozo, président de 20 Minutes France, in Le temps des médias, N°6, 2006, p. 207.

[12] Alain Joannès, Le journalisme à l’ère électronique, Vuibert, 2007, p. 22.

[13] Rémy Rieffel, op. cit. p. 53-54.

[14] Dominique Augey, Marie-Christine Lipani Vaissade, Denis Ruellan et Jean-Michel Utard, « Dis à qui tu donnes… La presse quotidienne gratuite ou le marketingdu don », in Le journalisme en invention : nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, p. 104.

[15] Emmanuel Schwarzenberg, Spéciale dernière, Calmann-Lévy, 2007, p. 211-212.

[16] André Schiffrin, L’argent et les mots, La Fabrique, 2010, p. 38.

[17] Sur le groupe Bolloré et les médias, voir notre article.

[18] À lire sur notre site.

[19] Dominique Augey et al. op. cit. p.119.

[20] Emmanuel Marty, Journalismes, discours et publics : une approche comparative de trois types de presse, de la production à la réception de l’information, thèse en vue de l’obtention du doctorat de l’université délivré par l’université Toulouse 2-Le Mirail, discipline ou spécialité : Sciences de l’information et de la communication, présentée et soutenue le 5 novembre 2010.

[21] Rémy Rieffel, op. cit. p. 11.

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 14:25

 

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 13:13

par Mathias Reymondle 12 décembre 2011

De nombreuses causes peuvent être invoquées pour expliquer ce que la majorité des commentateurs appelle la « crise de la dette » : notre propos n’est pas de les discuter. Mais il suffit de mentionner les arguments qui sont généralement absents du débat public pour comprendre comment il est orienté : à sens unique (voir annexe). Plutôt que de retenir que l’État ne s’enrichit pas, on dira qu’il dépense trop. Plutôt que de s’interroger sur l’Union monétaire et sur l’Europe des marchés, on se bornera à revendiquer « plus d’Europe ». L’actuelle crise de la dette est, pour les journalistes vedettes et les éditorialistes multicartes, une aubaine pour reprendre de concert le morceau qu’ils jouent depuis de longues années : écoutons-les et plongeons avec eux.

Vive la rigueur ! [1] 

Selon que l’on soit de gauche ou de droite, pour la plupart des médias la rigueur est toujours salutaire… 

Ainsi, dès le 30 juillet 2011, Marianne fait état d’une « note qui plaide pour la rigueur » au sein du Parti socialiste (PS). Produit par le think tank proche du PS Terra Nova, ce rapport est très critique à l’égard de la politique conduite par Nicolas Sarkozy, mais ne s’en distingue guère par ses conclusions… que l’hebdomadaire reprend à son compte : « il faudra donc affecter toutes les recettes nouvelles à la réduction des déficits et accepter le calendrier européen, quitte à financer les priorités de la gauche par des économies dans d’autres secteurs. » Un mois plus tard, dans Challenges (1er septembre 2011), c’est Jacques Attali qui explique sur quatre pages tout le bien qu’il pense de la rigueur : « Il ne faut donc pas se battre sur les mots : une politique de rigueur (je préfère nommer de désendettement) est nécessaire. » On avait compris…

Pour Serge July, dans Les Inrockuptibles (16 novembre 2011), cela ne fait pas de doute : il faut une rigueur « de gauche ». Il développe :« La rigueur de gauche sera-t-elle plus rigoureuse et plus européenne que la rigueur de droite ? Dans le contexte exceptionnel de cette campagne, c’est à la fois un risque et une chance. » Même son de cloche dans Libération, 6 décembre 2011 : « À l’heure où la récession se profile, il ne suffit pas de rassurer les marchés, il faut aussi rassurer les peuples, explique Vincent Giret. Ce pourrait être à la gauche d’inventer les conditions d’une relance crédible, tournée vers l’avenir. Une relance indispensable qui ne se ferait pas contre la rigueur mais avec elle. » Une rigueur de gauche, en somme…

Dans Le Figaro (16 août 2011), c’est cette fois Yves de Kerdrel – étalon de mesure de la droite dure – qui encourage le gouvernement à aller plus loin dans ses coupes budgétaires drastiques : « Mais rien ne pourra se faire de crédible sans une coupe dans les dépenses publiques. D’abord parce que la France dépense trop et mal. Ensuite parce que c’est là où se situent les marges de manœuvre, dans un pays où la pression fiscale décourage déjà le travail et la création de richesses. » Le chroniqueur sait aussi être une force de proposition : « Il reste que certaines mesures engagées par Nicolas Sarkozy commencent à montrer leur efficacité. Comme le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Cela permet d’ores et déjà de dégager un milliard d’euros par an. Si cette disposition était aussi appliquée aux fonctionnaires territoriaux et au sein de la Sécurité sociale, un milliard supplémentaire pourrait être économisé. » Hourra !

Christophe Barbier, dans L’Express (4 novembre 2011), fait lui aussi des propositions. L’omniprésent directeur de L’Express en est persuadé : « le bon président est celui qui osera annoncer des mesures précises, douloureuses et efficaces. » Et il décline alors un programme qui ferait pâlir de jalousie les libéraux les plus droitiers du monde. Ainsi, il soutient « qu’il faut travailler plus » et, pour ce faire, « supprim[er] la cinquième semaine de congés payés. »Ensuite, il explique que « si licencier ne devient pas plus facile, embaucher finira par être impossible. » Il invite le gouvernement à« retrouver les vertus de la solidarité familiale, et ne plus attendre de “l’État mamma” les soins et les consolations que nous devons prodiguer à nos proches. » Enfin il veut briser « le rêve mortifère du “tous fonctionnaires”. […] Dans les ministères comme dans les départements, explique-t-il, attendons cinq départs en retraite pour engager un seul fonctionnaire, sous deux conditions : qu’il soit jeune et qualifié. »

Dans Le Point (17 novembre 2011), Claude Imbert va plus loin. Il trouve le gouvernement trop mou et sa politique d’austérité pas assez… austère : « Pourquoi avoir conservé les funestes 35 heures enrobées d’heures supplémentaires défiscalisées ? Et conservé l’impôt sur la fortune, impôt imbécile, unique au monde, et qu’on enveloppa de la carapace du bouclier fiscal ? Pourquoi minauder sur le mot rigueur ? Cette peur du peuple altère encore le plan d’austérité qu’on lui soumet ces jours-ci. Il va dans la bonne direction, mais en boitant. »

Nicolas Baverez, quant à lui, s’énerve contre la Grèce, « qui ne peut rembourser ses dettes et continue à tergiverser en matière de fiscalité et de privatisations. » Et il accuse les États européens « qui ont différé les indispensables plans d’austérité jusqu’à les rendre incompatibles avec la croissance » (Le Point, 15 septembre 2011). Conclusion de Nicolas Beytout, sur RTL (8 novembre 2011) : « Il reste un gros travail à faire sur la baisse de la dépense publique. »Ouf !

Vive les marchés !

Les marchés sont des êtres étranges et invisibles qui ont besoin d’être rassurés [2]. Ils sont d’un naturel anxieux, et l’État doit tout mettre en œuvre pour leur redonner confiance. Alain Minc, sur RTL, le 16 août 2011, explique comment faire : « Je crois qu’on est désormais dans un nouveau paradigme qui est le suivant : la vertu budgétaire crée la confiance, la confiance crée la consommation et l’investissement. La consommation et l’investissement créent la croissance. Aujourd’hui, le paradigme c’est : “Vertu budgétaire, confiance, croissance”. Et donc, de ce point de vue, les gestes faits pour établir la confiance vis-à-vis des marchés sont le meilleur encouragement à la croissance, bien plus que ne l’était autrefois quelques milliards dépensés. » 

Dans le même esprit, Franz-Oliver Giesbert, dans Le Point (23 novembre 2011), défend les angéliques agences de notation et se lance dans un cours d’économie qui ferait pouffer de rire le plus ignare des étudiants de première année de sciences économiques :« Il y a quelque chose de pathétique, pour ne pas dire plus, à entendre nos politiciens dénoncer les agences de notation, comme si c’étaient elles, et non leur propre incurie et leur propre laxisme, qui nous avaient conduits dans le mur, après trente ans de bêtises, de folies et d’imprévoyance, où l’on a vécu au-dessus de nos moyens, au nom d’un keynésianisme pour cours élémentaire. »

À la lecture du Figaro (23 août 2011), on n’est pas étonné d’apprendre que le gouvernement a raison de vouloir rassurer « les marchés » : « Quel que soit le chiffre retenu par le gouvernement – qui devrait vraisemblablement davantage s’approcher des 2 % –, celui-ci veut en tout cas que les marchés soient convaincus de la vertu budgétaire qu’il compte instaurer. Une étape nécessaire vers le retour à la confiance. »

Et Nicolas Demorand découvre en 2011 ce que les économistes hétérodoxes – qu’il n’a jamais invités sur France Inter – ont toujours dit : « Au schéma fondateur de la démocratie succède désormais une nouvelle organisation des forces, brutale : un nouveau pouvoir, économique, sans contre-pouvoir capable de le limiter ni même de le réguler, domine tous les autres et dicte sa loi. » (Libération, 7 décembre 2011). Il n’est jamais trop tard…

Es lebe Europa !

Si les plans de rigueur et l’appel aux marchés ne font pas toujours l’unanimité dans les médias, il est un sujet qui ne fait guère débat : l’Europe. Et qui plus est : l’Europe version germanique. Dans les grandes lignes, et en substance, voici ce que préconisent la plupart des commentateurs : l’Europe est presque parfaite, il convient toutefois de corriger ses rares faiblesses en augmentant son poids dans le contrôle des États membres, et – pourquoi pas ? – de calquer son modèle sur celui de l’Allemagne.

D’ailleurs, pour Nicolas Demorand, la crise des dettes publiques a du bon : « La bonne nouvelle, c’est que, pour une fois, l’Europe sera au cœur de la campagne présidentielle. Non pas, comme d’habitude, pour y faire souffler le vent vif de la démagogie anti-bruxelloise qui a toujours caractérisé la vie politique française, avec un plus ou moins grand raffinement selon les partis » (Libération, 30 novembre 2011). C’est vrai qu’une critique de la construction européenne telle qu’elle se fait est forcément et assurément « de la démagogie anti-bruxelloise ». N’est-ce pas un peu démagogue que de le penser ?

Puis le directeur de Libération ajoute que « sont dérisoires, à ce stade, les querelles théologiques qui secouent le couple franco-allemand sur le rôle dévolu à la BCE [Banque centrale européenne]et aux formes de vertu à développer, à l’avenir, pour éviter que de nouvelles crises se déploient alors que personne n’a la moindre idée pour arrêter celle qui dévaste maintenant l’économie. » Ces querelles sont-elles si dérisoires, puisque ce sont bien les règles du jeu économique qui sont au cœur de l’amplification de la crise ? Et si Nicolas Demorand n’a pas « la moindre idée » pour stopper cette crise, c’est peut-être parce qu’il a trop lu les livres de Daniel Cohen (conseiller de la Banque Lazard et invité permanent des matinales de France Inter lorsque Demorand en était l’animateur)… ou qu’il se contente des « analyses » de Jean Quatremer, correspondant deLibération à Bruxelles, un « briseur de tabous » auto-proclamé dont les analyses économiques sont aussi subversives qu’un éditorial deChallenges.

Pour Nicolas Baverez, c’est inéluctable, « la France doit accompagner le revirement de l’Allemagne, en cessant de plaider absurdement contre la recapitalisation des banques et en assumant une politique de rigueur qui est seule conforme à l’intérêt national comme à celui de l’Europe » (13 octobre 2011). Dans Libération (6 décembre 2011) d’ailleurs, on s’enthousiasme devant le compromis trouvé entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel : « l’accord arraché hier soir entre Paris et Berlin contient quelques bonnes nouvelles. »Parmi lesquelles on trouve le fait que « la France a accepté davantage d’intégration budgétaire », ou encore que la France a« fait entendre à l’Allemagne que l’usage mécanique de la sanction ne pouvait tenir lieu de politique. » À n’en pas douter, l’Europe est sur la bonne voie. Ce point de vue est partagé par Le Monde (10 décembre 2011) : « le sommet de Bruxelles a tracé les grandes lignes d’une meilleure gouvernance budgétaire de la zone euro. C’est bien. Ce n’est pas suffisant. »

De son côté, Franz-Olivier Giesbert déclare sa flamme à l’un des artisans de cette Europe : « S’ils étaient honnêtes, ses contempteurs de droite ou de gauche reconnaîtraient maintenant que Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France, puis de la Banque centrale européenne, avait raison sur toute la ligne quand il dénonçait la mauvaise pente qui nous a menés là où nous en sommes aujourd’hui, plombés par la dette et les déficits » (Le Point, 23 novembre 2011). Giesbert n’est pas précis : Trichet avait raison sur quel point ? Celui de maintenir l’euro fort (avec pour conséquences une croissance en berne, une fuite des capitaux et une hausse du taux de chômage) ? [3] Celui de soutenir que la BCE ne devait pas prêter aux États (avec pour conséquence l’accroissement de la dette des pays obligés de faire appel aux marchés financiers) ? Ou celui de maintenir son modeste salaire de 30 000 € par mois alors qu’il affirmait qu’augmenter les salaires en Europe « serait la dernière bêtise à faire » (Europe 1, 20 février 2011) ?

***

« La vérité fut longtemps, chez nous, la grande absente du débat public. Le peuple […] sanctionne dans les urnes les téméraires, les Mendès, les Barre. Il vote avec ses pieds, dans la grève ou la rue, contre des évidences partout ailleurs reconnues. » Ces quelques mots de Claude Imbert (Le Point, 17 novembre 2011) résument avec justesse ce que pensent du peuple la plupart des commentateurs et éditorialistes qui pérorent partout dans les médias depuis plusieurs décennies : le peuple est con. Et il est con, parce qu’il est le peuple. Ces omniprésents journalistes que nous citons dans cet article ne sont pas les journalistes mais ils occupent le devant de la scène, et la crise de la dette exacerbe leurs positions et fige leurs opinions. C’est un parfait révélateur de l’état des médias…

Mathias Reymond

Annexe : Parmi les causes que l’on peut invoquer, certaines sont très inégalement présentes dans le débat public : 
- la disparition, dans les années 70, confirmée par le traité de Maastricht (1992), de la politique monétaire expansionniste (de type keynésienne) qui consistait pour l’État à emprunter auprès de sa banque centrale pour financer le déficit, et à s’autoriser une relative inflation, afin « d’exproprier les rentiers », comme disait John Maynard Keynes. Aujourd’hui l’emprunt se fait auprès des marchés financiers, et l’inflation tourne autour de 2 % ; 
- l’appauvrissement de l’État (pas assez de recettes fiscales pour financer les dépenses) aggravé par les cadeaux fiscaux de Nicolas Sarkozy aux catégories les plus aisées ; 
- le taux de croissance faible : pas assez de production, donc pas assez de salaires, donc pas assez de consommation, et donc… pas assez de recettes pour l’État.

Si le dernier point fait l’unanimité un peu partout dans les médias et dans le champ politique, les deux premiers ont été très longtemps évincés des débats.

Notes

[1] Certains passages de cette section sont puisés de notre rubrique Lu Vu Entendu.

[2] Voir à ce propos notre article « Journalisme et fétichisme : les “marchés financiers” pensent ».

[3] À ce sujet, lire « Cet euro qui protège nos déficits ! » de Stéphane Madaule (Le Monde, 10 mai 2010).

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 12:57

par Bertrand Jordanle 5 décembre 2011

Nous publions ci-dessous, avec l’autorisation de l’auteur, de larges extraits d’un chapitre – « Anatomie d’une déformation » – du livre de Bertrand Jordan, Les Imposteurs de la génétique (éditions du Seuil, 2000). Ils sont suivis de commentaires de l’auteur, rédigés à l’occasion de cette publication. Intertitres d’Acrimed. 

Ce chapitre analyse, à propos de la génétique, une question plus générale : d’où viennent les déficiences de l’information scientifique ? Ce sera l’objet du prochain Jeudi d’Acrimed, le 8 décembre à Paris : « Un autre journalisme scientifique est-il possible ? » (Acrimed)

Les médias n’ont jamais autant parlé de génétique. Rien d’étonnant : c’est sans doute, parmi les sciences, celle qui a le plus progressé au cours des dix dernières années, et elle concerne très directement chacun de nous. Les médias en parlent, mais l’information transmise est souvent partielle, déformée et parfois même fausse : l’exemple du « gène de la criminalité » n’est hélas pas unique. Je pense surtout ici à la grande presse et aux actualités télévisées. Les revues spécialisées, les émissions spécifiques sont généralement de bonne tenue, mais leur audience reste limitée : le grand public, dont l’intérêt pour les avancées de la génétique est manifeste, est assez mal informé par son quotidien, son hebdomadaire ou son journal télévisé. Du coup ses espoirs tout comme ses craintes sont parfois peu fondés. Essayons de comprendre les raisons de cet état de fait.

Du côté des journalistes scientifiques

Je commencerai par les journalistes scientifiques. Contrairement à ce qu’imaginent naïvement beaucoup de chercheurs, leur rang dans un quotidien ou un magazine n’est guère enviable : la science y constitue souvent un secteur secondaire, moins prestigieux que la rubrique politique, celle de la mode ou des sports. Les moyens et le temps dont ils disposent sont donc très limités. Et, bien que certains d’entre eux soient excellents, beaucoup souffrent d’une formation limitée à un diplôme universitaire, et n’ont aucune expérience directe du monde de la recherche. En outre, leurs objectifs de carrière visent souvent plus à s’évader de cette « ornière » (la rubrique scientifique) qu’à approfondir les diverses facettes de la science.

C’est lors d’un congrès déjà ancien, à Pékin en 1986, que je fus pour la première fois confronté directement à cet état de fait. Il s’agissait d’un colloque international sur le cancer organisé par l’ARC, à la grande époque du règne de ce Crozemarie qui s’est depuis révélé être un escroc d’envergure. En ce temps, nous nourrissions déjà quelques doutes sur la rigueur de sa gestion : l’attribution des crédits aux laboratoires nous paraissait arbitraire et peu transparente. Mais nous étions loin de nous douter qu’une fraction importante des dons était détournée via des sociétés-écran, dans un but d’enrichissement personnel.

Le congrès comportait un programme scientifique sérieux, et rassemblait une brochette d’experts américains et français de haut niveau. Sa tenue en Chine pouvait se justifier : ce pays offre la possibilité d’étudier de grandes populations très homogènes, solidement encadrées par un Parti tentaculaire, et qui se prêtent bien aux études épidémiologiques destinées à révéler les facteurs de risque. Les scientifiques américains en avaient perçu l’intérêt, et présentaient par exemple d’intéressants travaux sur l’incidence du cancer du nasopharynx au sein de deux provinces peuplées chacune de plusieurs millions de paysans, ayant la même alimentation mais employant des combustibles différents pour le foyer à feu ouvert de leurs cahutes. Des groupes aussi statiques, aussi homogènes constituent un outil idéal pour des épidémiologistes, à l’inverse de la population mobile et diversifiée des États-Unis pour laquelle la constitution des échantillons-témoin est souvent un redoutable casse-tête.

Mais ce colloque était aussi, et surtout, une opération publicitaire pour l’ARC. Tenu au Great Wall Sheraton Hotel de Pékin, dans une débauche de luxe à l’américaine assez choquante face au dénuement visible dans les rues de la ville, il rassemblait une quarantaine de chercheurs, et un nombre nettement plus élevé de journalistes. Proportion tout à fait incongrue : la presse est d’habitude peu présente dans nos congrès. En fait, ils avaient été invités par l’ARC afin d’assurer la couverture de cet « évènement », et la promotion du président Crozemarie. Dans l’ensemble, je fus très surpris de leurs centres d’intérêt, et plutôt déçu par leur niveau de connaissances. Sans doute un peu innocent à l’époque, je fus choqué de découvrir que leur préoccupation essentielle n’était pas d’appréhender l’évolution des connaissances sur le cancer, mais de savoir si Thierry le Luron (alors récemment disparu) était mort du sida comme en courait apparemment la rumeur...

L’exemple, déjà ancien, est sans doute caricatural. Il faut reconnaître que ces journalistes effectuent leur travail dans des conditions souvent difficiles. Manque de considération, et donc de moyens, au sein de leur journal ; exigence du sensationnel, de l’information-choc qui fait vendre, amenant parfois la toute-puissante rédaction à coiffer, contre la volonté du journaliste, un article relativement mesuré d’un titre accrocheur (et faux) ; impératifs de l’actualité, obligeant à « couvrir » un évènement en catastrophe, sans recul et sans possibilité d’effectuer les vérifications nécessaires. Du coup, il est fréquent qu’un scientifique interrogé par un journaliste n’ait pas communication du texte de son « interview » avant parution. C’est d’autant plus gênant qu’il est courant d’encadrer de guillemets des phrases que le lecteur considère dès lors comme citation verbatim, alors qu’elles sont composées par l’intervieweur et censées résumer la position du chercheur. Les contresens ne sont pas rares. Leurs conséquences peuvent être redoutables, pour la réputation personnelle de celui qui s’est fait piéger, mais aussi du fait des contre-vérités ainsi revêtues de son autorité et largement diffusées.

Du côté des chercheurs

Pauvre scientifique, victime des médias ! Est-il totalement innocent ? En général, non. Parfois, inconscient ou naïf, il débite un cours magistral qui témoigne certes de son haut niveau de connaissances mais reste totalement obscur pour son interlocuteur. Souvent aussi le chercheur, le nez dans ses expériences, ignorant les sensibilités du monde extérieur, emploie sans précautions un jargon de laboratoire riche en raccourcis aussi commodes que scabreux. « Le gène de la schizophrénie », l’expression est employée dans l’équipe pour faire court, et chacun est conscient (du moins je l’espère !) que ce terme désigne en fait « un gène, encore hypothétique, dont nos études indiquent qu’il pourrait se situer vers le milieu du bras long du chromosome 11, et dont un allèle particulier, dans les familles finlandaises que nous avons étudiées, ferait passer le risque de schizophrénie pour ses porteurs de 1 % à 20 % ». Si le raccourci est employé sans précautions, le journaliste qui recherche un scoopsusceptible d’attirer ses lecteurs et de plaire à son rédacteur en chef risque tout naturellement de prendre l’interlocuteur au mot.

Au-delà de cette naïveté, les chercheurs ont une tendance bien compréhensible à exagérer la portée de leurs travaux, à privilégier l’importance de ce qui est leur fonds de commerce et leur raison sociale. Cette génétique à laquelle ils consacrent leur vie professionnelle, cet ADN qu’ils s’attachent à collecter, extraire, cloner, cartographier, séquencer, ces gènes qu’ils mettent parfois des années à identifier, tendant vers eux l’effort de toute une équipe tenaillée par la crainte de se faire « griller » par un laboratoire concurrent, n’est il pas normal qu’ils finissent par en faire l’alpha et l’oméga de la vie, par en privilégier le rôle au détriment de tout le reste ? Il faut du temps, le temps de la réflexion, celui aussi de la confrontation avec des personnes d’autres horizons, pour prendre le recul nécessaire et situer un travail de recherche par rapport à la problématique de l’existence et aux enjeux de notre société. Dans la course au résultat, à la publication, qui conditionne de plus en plus la survie d’une équipe, dans la compétition souvent très dure qui se développe sur le plan international, ce recul nécessaire est souvent oublié, et peut alors alimenter toutes sortes de déviations médiatiques.

La déviation est moins excusable si elle devient systématique. Le cas est plus fréquent que ne le pense, à tort hélas, un public souvent encore persuadé qu’un chercheur est par définition honnête, sérieux et fiable. Il y a parmi nous, comme partout, quelques cabotins : personnages suffisants, imbus de leur importance, et qui, parce qu’ils ont un jour participé à une avancée importante de la science, se croient autorisés à donner doctement leur avis sur une multitude de sujets dont ils n’ont souvent qu’une idée assez vague. Cela arrange les journalistes, qui n’aiment pas multiplier les interlocuteurs et pour lesquels il est commode de s’adresser toujours aux mêmes. Il se trouve aussi des scientifiques pour utiliser les médias, consciemment ou non. Certains contrebalancent de cette manière la mise en cause de leurs résultats par leurs pairs, et font ainsi, sur les écrans ou dans la grande presse, la promotion de découvertes sur la mémoire de l’eau, ou celle du vaccin qu’ils pourraient mettre au point très vite... si seulement on leur en donnait les moyens. D’autres font carrément de la réclame commerciale : simultanément responsables d’un laboratoire universitaire et actionnaires d’une compagnie de biotechnologie, ils gonflent l’importance de résultats récemment obtenus dans le premier et dont l’application industrielle est confiée – parfois au mépris des règles légales – à la seconde. […]

N’exagérons rien, ces déviations ne concernent qu’une minorité : certains scientifiques assurent fort bien leur rôle pédagogique et médiatique, d’autres gèrent avec rigueur leur double appartenance au monde de la recherche et à celui de l’industrie. Plus répandue, plus grave sans doute est la relative indifférence qui règne dans le milieu scientifique vis-à-vis de la « vulgarisation ». La nuance péjorative attachée à ce terme n’est pas fortuite, et, malgré les vertueuses déclarations d’intention officielles, cette activité n’est pas prise très au sérieux par l’establishment. Elle est plus considérée comme l’apanage de chercheurs vieillissants, ou même ratés, que comme une activité normale faisant partie intégrante du rôle du scientifique ; et les commissions qui règlent l’avancement des chercheurs considèrent leurs activités dans ce domaine avec plus de suspicion que de bienveillance.

Du côté des publics

Nos concitoyens, enfin, sont mal armés pour se faire une image cohérente et correcte de la génétique. L’intérêt du public est vif, l’audience des revues spécialisées en témoigne, tout comme le renouveau des émissions télévisées sur le sujet. Mais la nouvelle génétique est devenue une « science dure » : moins rébarbative dans sa formulation que les mathématiques pures ou la physique quantique, elle exige néanmoins un ensemble étendu de connaissances et une certaine familiarité avec les chiffres. Or notre culture nationale reste essentiellement littéraire. […]

S’y ajoute une certaine paresse intellectuelle, conduisant à accepter sans réticence des explications que l’on sent simplistes afin de s’éviter l’effort d’appréhender la complexité du réel. Simplification à laquelle concourent tout naturellement les médias, terrifiés à l’idée de lasser leur audience et de perdre ainsi un point d’audimat.

[…]

Dans notre pays, la vision de la génétique a été fortement influencée par l’action de l’Association Française contre les Myopathies et par le retentissement des Téléthons annuels grâce auxquels elle finance aides aux malades et recherches sur les affections héréditaires et sur leur thérapie. L’AFM a fait faire de très grands progrès à la génétique, et en a puissamment popularisé le rôle et la démarche. C’est grâce à elle que la plupart des Français ont découvert l’ADN, les gènes et leur rôle dans certaines maladies. Pourtant, et malgré toutes les précautions prises, je crains que son effort n’ait aussi contribué à renforcer les tendances que je dénonce. Organiser un Téléthon afin de collecter plusieurs centaines de millions de francs dont la majeure partie sera consacrée à la recherche sur les gènes amène fatalement à insister sur leur importance, quelquefois de manière excessive, et ainsi à participer à ce mouvement d’opinion général. L’action extraordinairement positive de l’AFM s’inscrit ainsi, malgré elle, dans une tendance qui privilégie les explications génétiques ; elle a parfois aussi contribué à entretenir un optimisme exagéré quant aux retombées à court terme de ces recherches.

Compte tenu de ces influences convergentes, il n’est pas étonnant que la génétique donne lieu dans les médias à tant d’exagérations, de déformations, de craintes inutiles et d’espoirs mal fondés. On peut certes rêver que les rédacteurs en chef accordent subitement plus d’importance à une information précise et mesurée qu’aux chiffres de vente, que la science en général et la biologie en particulier prennent enfin dans notre enseignement et surtout notre culture une place plus en rapport avec leur importance. Plus modestement, que les chercheurs fassent plus d’efforts pour réfléchir sur le sens social de leurs travaux et pour les présenter sous une forme accessible – qui imposera pourtant, sachons-le, un certain effort au public. C’est à l’évidence un travail de longue haleine, pourtant important et nécessaire.

Bertrand Jordan


 

Commentaires de l’auteur (3 décembre 2011)

Le texte ci-joint est extrait d’un livre publié il y a plus de dix ans(Les Imposteurs de la génétique, Bertrand Jordan, éditions du Seuil, 2000). Les critiques sévères qu’il renferme, notamment à l’égard de certains journalistes scientifiques, m’avaient valu à l’époque quelques inimitiés… À la relecture, je n’y trouve rien d’excessif. Bien sûr, le monde a changé depuis, mais pour l’essentiel les problèmes évoqués restent d’actualité – certains sont même devenus plus aigus.

En termes d’évolutions positives, on peut constater que la culture du grand public à l’égard de la génétique s’est améliorée, que des entités comme l’ADN, par exemple, sont aujourd’hui familières. Mais la génétique et la génomique ont fait de tels progrès dans l’intervalle que le décalage reste tout aussi criant. Il me semble aussi que la qualification des journalistes scientifiques est aujourd’hui meilleure (surtout par rapport à l’échantillon assez particulier dont je parlais dans ce texte), et qu’ils jouissent de plus de considération et de stabilité dans leur profession.

Néanmoins des tendances lourdes jouent en sens inverse, et font que, au total, la situation est plutôt pire aujourd’hui qu’en 1990. La biologie (singulièrement la génomique) est devenue une science réclamant de gros moyens, et simultanément tous les systèmes de financement se sont mis à insister sur les retombées économiques et médicales. Dans la course aux contrats qui est aujourd’hui indispensable à la survie d’un laboratoire (c’était beaucoup moins vrai il y a dix ans), il est essentiel de mettre en avant les applications des recherches menées, et cela pousse souvent à en exagérer l’importance et la proximité dans le temps. Le discours des chercheurs tend de plus en plus à être biaisé en ce sens, ce qui facilite naturellement les dérapages médiatiques. D’autant plus que même les « grandes » revues de référence comme Nature ou Sciencedonnent elles aussi dans le spectaculaire afin d’accroître leur lectorat, et sont sans doute influencées dans leur processus d’acceptation par le côté médiatique (ou non) de telle ou telle avancée scientifique. Enfin l’interpénétration de plus en plus poussée entre recherche fondamentale et industrie biotechnologique (qui est en soi positive) peut elle aussi pousser le chercheur à un optimisme exagéré, lorsqu’en dépend la levée de fonds de sa start up en biotech

La conférence sur le journalisme scientifique à l’occasion de laquelle est repris ce chapitre me semble donc tout à fait nécessaire, et je souhaite qu’elle donne lieu à des réflexions de fond mais aussi qu’elle débouche sur des actions concrètes.

Marseille, le 3 décembre 2011
Bertrand Jordan

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 12:52

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 10:54

Alors que les licenciements sont devenus des plans de sauvegarde de l’emploi, ou que votre banquier se veut votre partenaire, il est temps de se poser certaines questions. Franck Lepage s’est lancé dans cette bataille très politique : celle des mots. Avec d’autres travailleurs socioculturels, lassés des euphémismes et des mensonges du langage du pouvoir, il a lancé une coopérative d’éducation populaire : la Scop Le Pavé. Leurs « conférences gesticulées » sillonnent la France... et la Toile.

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Photo : source

Les vidéos de ses « spectacles » cartonnent sur la toile. La plus connue, « langue de bois » a été vue plus de 500 000 fois sur le Net (Youtube et Dailymotion cumulés). Il s’agit d’un extrait de six minutes d’un one-man show de Franck Lepage, Inculture(s). Ce n’est pas simplement drôle, c’est incroyablement intelligent, à la fois politique et instructif. D’ailleurs, ce n’est pas un sketch. Et Franck Lepage n’est pas un humoriste. Et ce ne sont pas vraiment des spectacles, plutôt des « conférences gesticulées ». La Scop (société coopérative et participative) Le Pavé, qui les produit, n’est pas une troupe de saltimbanques mais une coopérative d’éducation populaire, créée en 2007 par des travailleurs socioculturels, écœurés par le fonctionnement des institutions publiques.


FRANCK LEPAGE - LANGUE DE BOIS par Tarnyko

« Je me suis battu pendant plus de dix ans au niveau national pour réhabiliter la question de l’éducation populaire. Et puis j’en ai eu marre. Nous étions plusieurs lassés ne pas pouvoir faire d’éducation populaire, à devoir nous prostituer dans des logiques de projets pour obtenir des subventions. Nous avons alors décidé de créer notre propre machin pour faire exactement ce que nous souhaitions », explique-t-il crûment. Franck Lepage a voulu monter sa boîte, et aussi voulu monter sur scène pour dénoncer « le mensonge de la démocratisation culturelle » : « Cette idée que balancer du fumier culturel sur la tête des pauvres, ça va les faire pousser et qu’ils vont rattraper les riches. »

Le langage, terrain de la lutte de classe

Inculture(s), son « spectacle », est parti de là. Un spectacle hybride, empreint de vulgarisation politique et de décryptage engagé. Une conférence gesticulée. Et cela a cartonné. Au point qu’il n’a plus arrêté et que toute l’équipe du Pavé a dû s’y coller. Aujourd’hui, il existe des conférences gesticulées sur l’école, le management, le travail et les retraites, la fin du pétrole, le sexisme, l’insertion… De son lieu d’ancrage au fin fond de la Bretagne (La Godais, un patelin d’Ille-et-Vilaine), l’équipe du Pavé accompagne aussi chaque année une vingtaine de personnes pour qu’elles puissent réaliser leurs propres conférences gesticulées.

En octobre dernier, Franck Lepage était invité à faire escale à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. D’abord pour présenter Inculture(s) 2 (la suite) : « Et si on empêchait les riches de s’instruire plus vite que les autres... Ou comment j’ai raté mon ascension sociale » (voir l’extrait ci-dessous). Il y explique au moyen d’un parapente, devant un public de 250 personnes, comment le système scolaire actuel perpétue invariablement les inégalités sociales. Ensuite pour animer, en compagnie de son homologue Filipe Marques, de la Scop L’Engrenage à Tours, un atelier pratique de désintoxication de la langue de bois. « L’éducation populaire, c’est aussi se réapproprier un langage critique et inventer des modes de résistance au langage positif », qui, selon Franck Lepage, n’est rien de moins qu’un nouveau visage du fascisme, « si on veut bien comprendre le fascisme comme l’élimination de la contradiction ».

Êtes-vous défavorisés ou exploités ?

Des exemples ? Le capitalisme s’appelle désormais développement, la domination se nomme partenariat, l’exploitation se dilue dans la gestion des ressources humaines et l’aliénation a l’apparence d’un projet. « Ces mots, il faut les combattre, parce qu’ils ne sont pas inoffensifs. Ils modifient profondément notre réalité et nous font penser différemment », explique Franck Lepage, en introduction de l’atelier qui a réuni à Montreuil près de 70 personnes.

« Depuis les années 1970, des mots disparaissent et d’autres apparaissent. Ça ne se fait pas comme ça. Le pouvoir mène un travail considérable sur les mots. »Avant tout parce que le langage est un enjeu de lutte et de rapport de force entre classes dominante et dominée. « Avant, les pauvres, on les appelait les exploités. Aujourd’hui, ce sont des défavorisés. Si bien que votre perception n’est pas la même suivant qu’on utilise l’un ou l’autre terme. » Pourquoi ? « Dans un cas, vous pouvez penser la situation de la personne non pas comme un état, mais comme un processus qui s’appelle l’exploitation, avec nécessairement un exploiteur quelque part. Dans l’autre cas, le pauvre, c’est simplement quelqu’un qui n’a pas eu de bol, parce que le processus de “défavorisation”, ça n’existe pas, et les “défavorisateurs” non plus. C’est ce qui fait toute la différence. »

Votre patron : un collaborateur ou un partenaire ?

Pour mieux se convaincre de la perversité du capitalisme, il suffit, poursuit Lepage, d’observer l’évolution des ouvrages de management, qui font office de référence en matière d’idéologie des puissants. « C’est la théorie de Luc Boltanski et d’Eve Chiapello, deux sociologues qui, dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, ont cherché le mot qui revenait le plus souvent dans les manuels de management. En 1960, c’est le mot hiérarchie. Vu que les bouquins s’adressent à des dirigeants, ça paraît logique. Dans les ouvrages des années 2000 – surprise !–, le mot a disparu. Pourtant, la hiérarchie n’a pas disparu des entreprises. C’est simplement qu’on ne peut plus la nommer. Alors, à votre avis, quel est le mot qui l’a remplacé, et arrive maintenant en tête de liste ? » Dans la salle, chacun y va de sa proposition. « Participation ? Compétiton ? Collaboration ? Partenariat ? » Il y a de l’idée, mais ce n’est pas cela. « Alors vous aussi, vous sentez le piège quand on vous dit que votre patron, c’est votre collaborateur, et que votre banquier, c’est votre partenaire », ironise Lepage avant de livrer la solution. « Cela va vous surprendre, ce mot, c’est projet. Et ça, ça veut dire qu’aujourd’hui c’est lui notre nouvel ennemi. »

Pour combattre efficacement un ennemi, il faut d’abord le connaître, savoir d’où il vient et comment il se manifeste. Et nul besoin de chercher bien loin. Il suffit de se remémorer ses cours de français au chapitre « figures de style » pour décoder le mécanisme de la langue de bois. Rien de tel donc, qu’une petite séance de révision collective : « On démarre avec les euphémismes. Pour mémoire, cela sert à atténuer une réalité sociale pour nous la rendre moins violente. Je vous écoute », lance Filipe Marques, en prenant position au tableau. Dans le public, tout le monde semble se prendre au jeu. « On ne dit plus “vieux”, on dit “senior” », lance quelqu’un. « Cela, c’est magique, remarque l’animateur.Parce que dans notre esprit, un senior, c’est un vieux qui bouge encore. Avant, on parlait de personnes âgées, et puis on s’est rappelé que ça voulait dire vieux. Alors, c’est devenu troisième âge. Et maintenant c’est senior, mais ça peut encore évoluer. »

Vous êtes plutôt croissance négative ou discrimination positive ?

D’autres exemples suivent : les pays sous-développés, qui sont devenus les pays en voie de développement, puis les pays émergents. Les aveugles qui sont devenus les non-voyants, les chômeurs qui sont devenus des demandeurs et même des prospecteurs d’emploi (et maintenant des candidats à l’emploi, dixit le site de Pôle emploi). On pourrait y passer la journée, mais il y a encore plein d’autres figures de style à étudier. On passe à l’hyperbole, où chacun s’accorde à dire que « qualifier de prise d’otages une grève des transports, c’est vrai que c’est quand même un peu exagéré. »

Au tour de l’oxymore. « C’est la juxtaposition de deux réalités contradictoires, rappelle Filipe Marques, pédagogue. L’idée, c’est de mettre un terme positif à côté d’un terme négatif pour lui conférer une connotation sympathique. Ça fonctionne d’ailleurs très bien, et c’est pour ça que c’est une des principales catégories politiques », poursuit-il, en inscrivant au tableau les trouvailles de chacun : développement durable, discrimination positive, entreprise citoyenne, croissance négative... « Prenez l’égalité des chances, par exemple, intervient Lepage. Si on prend le temps d’y réfléchir calmement, on s’aperçoit que ça veut précisément dire inégalité. En gros, ça revient à dire que le lapin et la tortue, ils ont la même ligne de départ. » Après l’oxymore, on en vient naturellement au pléonasme, où l’on continue de bien s’amuser avec la démocratie participative, le lien social ou encore la solidarité active.

Licenciements collectifs ou plan de sauvegarde de l’emploi ?

Et la liste est encore longue ! Il y a même une catégorie qui n’est pas répertoriée dans la littérature française, mais très en vogue en langue de bois. Dans le lexique de l’éducation populaire, ils appellent ça des « technicisateurs ». « Il s’agit en fait de renommer de manière technique et moderne une réalité, afin de la revaloriser de manière tout à fait symbolique, en faisant croire qu’elle s’est modifiée. Plus insidieusement, ça permet aussi de passer d’une obligation de moyen à une obligation de résultat », définit Franck Lepage. Et voilà comment un balayeur devient technicien de surface, comment un distributeur de sacs poubelle devient un ambassadeur du tri ou une caissière un agent d’accueil. On s’attarde encore un peu sur la magie des anglicismes et sur la coolitude de« brainstorming, coach, team-manager et briefing ». Même chose pour les sigles, excellent moyen de faire oublier la réalité qu’ils recouvrent.

À regarder le tableau se remplir et à réaliser tous ensemble qu’aujourd’hui un licenciement collectif s’appelle un plan de sauvegarde pour l’emploi, on se dit que George Orwell dans 1984 (publié en 1949) avait déjà tout compris. Pas question d’en rester au stade du simple constat. Les révisions terminées, les participants sont tous invités à perfectionner leur pratique et leur connaissance de la langue de bois en se prêtant par petits groupes à une série d’exercices, telle que la traduction d’un article de presse en y supprimant les effets de langage, la rédaction d’une lettre de licenciement en hyperlangue de bois ou encore la réalisation d’un « ridiculum vitae »… (Un détour sur le site d’Attac, où sont répertoriés les différents travaux, est vivement conseillé…)

Résister par l’humour

« Tout ça, c’est super, parce qu’on s’aperçoit qu’on est tous lucides sur le phénomène, mais, concrètement, comment fait-on pour résister ? », interroge un participant. Car c’est bien là tout l’enjeu de cet atelier d’éducation populaire.« La première chose, c’est essayer de réinstaurer un rapport de force en se réappropriant ce langage dont on nous a privés, en appelant un chat un chat. Organisez des ateliers autour de vous, maintenant que vous avez vu comment cela fonctionne », répond Franck Lepage. Vidéos et outils méthodologiques sont disponibles sur le site Internet de la Scop Le Pavé. « Plus il y aura de gens désintoxiqués, plus nombreux seront ceux qui auront envie de résister. »

Et s’il y a quelque chose qui semble se combiner à merveille avec l’éducation populaire et que Franck Lepage manie à la perfection, c’est bien la résistance par l’humour. « Il y a un truc marrant à faire et que vous pouvez tester lors des vœux du maire, en assemblée générale, au prochain séminaire ou comité de votre entreprise, c’est de préparer des petits cartons sur le modèle des grilles de loto, où vous inscrivez des séries de concepts opérationnels, et que vous distribuez à des collègues complices. Le premier qui remplit sa grille a gagné et se lève pour crier “Bingo !” »

Linda Maziz

En savoir plus

L’agenda des conférences gesticulées sur le site de la Scop Le Pavé.

La rubrique dédiée à la désintoxication du langage, avec vidéos explicatives et un guide pratique pour animer un atelier est à télécharger directement sur le site.

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 14:46
Lu, vu, entendu : vide-grenier automnal

par Un collectif d’Acrimedle 29 novembre 2011

DSK, suites – Petites annonces gratuites – On ne meurt qu’une fois – Informations triomphales – Fascinant David Abiker – ImpayableFigaro

Il nous avait beaucoup manqué, mais…

I. DSK, suite(s) : France Soir, es-tu là ?

Si, par malheur pour ses salariés, la version papier du journal France Soir risque de disparaître, les recettes qui ont assuré au quotidien « populaire » le succès que l’on sait ne sont pas perdues pour tout le monde…

…Ni pour Libé, qui peut concourir, au concours des meilleures « Unes » sur l’ « Affaire DSK » et ses « suites », dans la même catégorie :

…Ni pour Le Figaro, qui approfondit l’« enquête sur les clubs échangistes » [1] de France Soir, avec de nouvelles révélations :

II. Petites annonces gratuites

- Qu’on se le dise : Chez Bouygues, on embauche !

Ce n’est pas tout à fait une petite annonce, mais plutôt une publi-interview avec photo parue dans le gratuit Métro, où un jeune salarié du groupe Bouygues fait la promo du patron. Gratuitement…

Dans la livraison du 10 octobre de l’édition française de Métro, propriété à 100% de TF1 (propriété de Bouygues), on trouve en page 18 une interview du dénommé M. B., salarié depuis peu chez… Bouygues. Le titre de l’interview est d’un optimisme qui fait chaud au cœur en ces temps de crise : « Embauché dans le BTP dès sa fin de stage ». En effet, l’heureux M. B. « n’a pas connu le chômage. Ni la recherche d’emploi, d’ailleurs : il a été embauché à l’issue de son stage de fin d’études chez Bouygues Constructions en tant qu’ingénieur de travaux », nous dit-on en introduction. L’interview proprement dite nous apprend la motivation centrale de ce jeune cadre : « Je voulais faire un métier concret, qui me permette de voir les résultats de son travail ». Mais il n’y a pas que le résultat qui compte : « C’est une profession passionnante, où les relations humaines sont très importantes… On croit souvent qu’on est là pour tirer des câbles, mais ce n’est pas le cas ! » Et… on peut inviter les copains ? Mais oui : « Une fois embauché chez Bouygues, j’ai pu constater qu’il y avait une demande énorme quand on m’a dit : "Tu peux appeler tes amis de promo car on va embaucher" ». Bref, dans cette publi-interview d’une remarquable efficacité, un salarié de Bouygues fait l’éloge de Bouygues dans une publication du groupe Bouygues. Même Dassault n’avait pas osé avec son Figaro. Mais il n’est peut-être pas trop tard. Ou nous avons oublié…

- 17 octobre 1961 : 50 ans et 20 minutes plus tard

… 20 Minutes qui, le 17 octobre 2011 accorde une place significative à la commémoration du massacre : l’événement est évoqué dans une brève de cinquante mots, consacrés, pour l’essentiel, aux déclarations de Claude Guéant, ministre de l’Intérieur. Cinquante mots, et un chiffre : ce massacre a fait « deux morts ». Cinquante ans plus tard, 20 minutes en est donc resté à l’information fournie par ce qu’un « gratuit » dans son genre, s’il avait alors existé, se serait sans doute contenté de délivrer au public le lendemain du massacre : le communiqué de presse de Papon du 18 octobre 1961.

II. Scoop : On ne meurt qu’une fois

Mais il faut que cela se sache…

- Bill Gates en avance

Le Nouvel Obs.com ou plus exactement un blog hébergé par le Nouvel Obs.com, à l’annonce de la mort de Steve Jobs, s’emmêle un peu les pinceaux :

Cruelle rencontre, cette bévue est surmontée d’une audacieuse promesse : « tout savoir avant tout le monde ». Tout et n’importe quoi ?

- Kadhafi, trois fois mort…

L’information est importante, n’en doutons pas. Mais les chaînes d’info en continu qui font des émissions spéciales sur les informations qu’elles continuent à diffuser s’exposent à donner quelque impression de… saturation.

- … et en direct ?

Une regrettable collision, « indépendante de notre volonté », sans doute. Mais indice d’un idéal journalistique ?

III. Informations triomphales

- Excès de précipitation ?

Le Monde.fr est très « primaires »

Le site du quotidien du soir a veillé tard, ce samedi 15 octobre, pour nous faire vivre en direct le second tour de la primaire socialiste. À commencer par cet événement fondateur : l’ouverture des premiers bureaux de vote, dans « certains collectivités d’outre-mer », qui fait tout naturellement la « Une » :

Il faut dire que ce à quoi nous assistons, c’est un triomphe. Quel triomphe ?

La gauche irréaliste appréciera.

- L’erreur est humaine : la CNN est très humaine

...Et ne s’améliore guère en géographie. Nous avions signalé ça :

Arrêt sur Images a signalé ça :

À suivre…

IV. Fascinant David Abiker

Europe 1, « Des clics et des claques », mercredi 12 octobre : retour sur la « polémique » autour de l’apparition d’Audrey Pulvar aux côtés d’Arnaud Montebourg au soir du premier tour de la primaire socialiste. Du débat intitulé « journalistes-politiques : liaisons dangereuses ? », on retiendra la conclusion de David Abiker, qui tient à dire « trois choses ». Il aurait mieux fait de s’arrêter à la première.

Ça ne démarrait en effet pas si mal : « la relation entre Montebourg et Pulvar est connue, et que si aujourd’hui on peut la discuter, c’est que les choses avaient été rendues publiques […] Je ne veux pas vous dire combien de bisous j’ai comptés le matin, le soir, le midi, entre des interviewers jugés totalement indépendants et leurs propres invités. Quand je dis des bisous, c’est que ça se claque la bise tous les matins, entre journalistes indépendants et politiques. Non mais il faut le dire ! ». C’est dit. Et noté.

C’était le premier point. Le deuxième, « c’est que pour l’instant on n’a qu’un seul cas d’école » : le cas où « les journalistes sont féminines et les politiques masculins ». David Abiker parvient à dominer le brouhaha des commentaires pour poser le vrai problème : « Qu’est-ce qu’elles ont toutes ces andouilles à tomber amoureuses d’hommes politiques à chaque fois qu’elles les voient ? »

« Ils sont plein de testostérone, c’est connu », commente une voix féminine dont le site internet d’Europe 1 n’a pas pris la peine de préciser l’identité. « Bonne question ! », approuve quant à lui Guy Birenbaum. Et David Abiker de nous offrir sa bonne réponse : « Je renvoie aux femmes qu’elles sont fascinées par le pouvoir ! Et qu’elles se débrouillent avec ça ! »

Heureusement, la publicité a empêché David Abiker [2] de nous confier la troisième « chose » qu’il avait sur le cœur.

V. Impayable Figaro

... Qui, dans un article agrémenté d’infographies, publié le 10 novembre sur son site internet, prétend tester la valeur des prévisions sondagières à six mois des élections présidentielles, en tirant le bilan des précédentes éditions. Mais on le sait, l’amour est aveugle. Et mauvais en calcul : 
- En 1965 : « De Gaulle l’emporte mais son score est très éloigné des premières prévisions faites par les sondages. » 
- En 1981 : « Le favori s’incline. » 
- En 1988 : « Chirac l’emporte dans des proportions à peu près équivalentes aux prévisions. » 
- En 95 : « En se trompant sur l’identité des deux finalistes, les sondages réalisent la plus mauvaise estimation de l’histoire des présidentielles. » 
- En 2002 : « Le favori l’emporte mais les sondages se trompent sur l’identité du deuxième finaliste. » 
- En 2007 : « Le favori s’incline. »

Conclusion du Figaro ? « Depuis l’élection de 1965, les sondages voient juste. Une fois sur deux. » CQFD !

Notes

[1] Enquête « en marge de l’Affaire DSK », comme le précisait la « Une » des 11-12 juin. Sur toute l’ « Affaire », retrouvez notre dossier ici et sur papier dansMédiacritique(s).

[2] Dont on avait déjà pu apprécier les qualités d’expert ès sexisme, à l’occasion des États généraux de la femme organisés en mai 2010 par le magazine Elle.

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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 14:17

Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune et avec l’accord de son auteur, un article paru le 16 novembre sur le blog de Bertrand Rothé.

La crise fait rage, mais le débat n’avance pas. La seule solution qui émerge, se serrer la ceinture pour payer les banques. Mais n’est ce pas la définition même de la crise : « quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître » ? Sauf que cette fois la formule d’Antonio Gramsci ne fonctionne pas : les économistes hétérodoxes, les Lordon, Sapir, Gréau… ont des solutions. Le vrai problème : ils ne sont pas entendus. Est-ce surprenant ? La finance contrôle le débat économique.

Y’en a que pour les banquiers

Qui nous a informé sur la crise cet été ? Essentiellement des banquiers. En août, dix articles du Monde traitent du fond du problème dans les pages débat. Sur ces 10 articles, 16 citations proviennent d’individus liés aux institutions financières, et 6 d’individus non liés directement à la finance. 76,6 % de citations pour les financiers, c’est beaucoup pour les responsables de la crise. Le Monde n’est pas le seul. Le 11 août, le Nouvel Obs titre sur : « Les incendiaires. Comment ils nous plongé dans la crise ». Là encore les banquiers ne sont pas les incendiaires, mais les experts ! Anton Brender, autrefois réputé de gauche, directeur des études économiques de Dexia Asset Management – vu les performances de son entreprise on s’attendrait à davantage d’humilité – dispose de deux pages pour clamer que : « Ce ne sont pas les marchés qui sont en cause mais l’impuissance politique ». Géniale novlangue : les marchés remplacent les banques, car ce sont elles qui spéculent contre l’euro. Mais comment un économiste pourrait-il cracher dans la main qui le nourrit ?

Pourquoi les journalistes sont-ils si prompts à gober pareilles mystifications ? Leur réponse est invariable : « On n’a pas le temps ». Et c’est le génie des banques de l’avoir compris, comme l’explique une journaliste de L’Expansion : « Les banquiers savent répondre vite, ils sont payés pour ça. Ce qui n’est pas le cas des universitaires qui réfléchissent, et dont les nuances sont difficiles à retranscrire ». Et c’est vrai, la pression est importante. Au Monde, une journaliste économique a signé 29 articles au mois d’août, soit plus d’un par jour travaillé, une autre en a signé 18, et ce n’est pas le journal le plus mal doté.

Jacques Sapir pense différemment. Il distingue les journaux grand public, chargés de faire la pédagogie du libéralisme, et les médias économiques pour lesquels l’information a une vraie valeur marchande et qui, paradoxalement, sont plus ouverts : en pleine crise, Les Echos ont ainsi édité un supplément très intéressant sur le « bon » capitalisme. Comme le signale le journaliste François Ruffin (Fakir), Le Monde, qui pose une - bonne - question : « L’inflation peut-elle résorber les dettes publiques ? », réussit à publier… six experts qui condamnent l’inflation, sans même un autre son de cloche. La Pravda n’aurait pas osé.

De plus les banques ont compris que la presse est le média de référence. Les télévisions et les radios viennent y puiser leur inspiration. Ainsi la télé permet aux banques de faire entendre leurs voix bien plus loin que le simple cercle des lecteurs. Une pierre, deux coups.

Un enseignant peut cacher un supplétif du système financier

Le système peut être un peu plus complexe. Le 12 août, en pleine déroute financière, l’Autorité des Marchés Financiers interdit la vente à découvert pendant 15 jours, pour vérifier si la décision réduit la volatilité des marchés. A mi-parcours Le Monde enquête. Verdict publié le 20 août : « La suspension des “ventes à découvert” ne permet par d’éviter de lourdes chutes en Bourse ». Cette fois-ci, c’est du sérieux, seul un banquier juge que l’« on ne peut pas arrêter tous les bandits ». Chapeau ! La journaliste a interrogé deux professeurs de l’Edhec, une des plus célèbres écoles de gestion françaises. Interdire les ventes à découvert est « au mieux démagogique, au pire dangereux ». La messe est dite. Sauf que l’on découvre, moyennant deux clics sur Google, que le laboratoire de ces deux spécialistes est financé par la banque Rothschild. Et là, de clics en clics, on apprend que le même labo vend de la formation aux professionnels… 2 000 euros pour deux jours et par participant, logement non compris. Excusez du peu. Si vous avez dix élèves… A ce prix-là, mieux vaut éviter de se fâcher avec ses clients. Les ventes à découvert sont très rémunératrices pour les institutions financières. On reste sur la toile et l’on découvre que l’un des experts est aussi le patron de l’Edhec, Noël Armenc, pour lequel « le débat entre marché et science n’a pas lieu d’être dans une grande école de commerce ! ». Circulez, pas de débat. Dommage.

« Aucun n’est directement corrompu mais la plupart sont payés par les banques… »

Reste la télévision et la radio... Là pas d’experts inconnus, pas de seconds couteaux, seules les stars sont invitées, comme Elie Cohen que les chaînes se disputent, lui qui, en juin, nous expliquait que la crise était derrière nous.

En dehors de ce genre de fantaisiste, pour avoir accès à ces médias les banques prennent comme consultants des professeurs d’école prestigieuses : Ulm, Sciences Po Paris, Dauphine et Polytechnique. Difficile de résister. Même les plus grands ont accepté cette compromission. Michel Aglietta, par exemple, conseille Groupama Asset Management. Lequel précise à la fin de ses livres qu’il est rémunéré par cette institution. Tout le monde ne le fait pas. Daniel Cohen par exemple signale très rarement qu’il travaille pour la banque Lazard. Il préfère rappeler qu’il forme les futurs Jean Paul Sartre de la rue d’Ulm, réservant son engagement chez Lazard aux lecteurs de Challenges.

Pourquoi se cacher quand on est entre amis ?

Pour l’ordinaire, les institutions financières embauchent des seconds rôles. Anton Brender s’est retrouvé directeur des études économiques de Dexia, Jean Paul Betbéze sévit au Crédit Lyonnais puis au Crédit Agricole. En choisissant de passer du côté obscur de la force, nos hommes sont moins demandés pour les grands médias, mais ils vont pouvoir porter la bonne parole parmi les importants. Jean-Luc Gréau, qui a œuvré pour le Medef, rappelle que le débat économique sert aussi à prendre des décisions politiques. Et là aussi les banquiers ont souhaité être présents. Sur les trois économistes qui siègent au prestigieux Siècle, deux, Christian de Boissieu et Daniel Cohen, sont liés à des banques et siègent au Conseil d’Analyse Economique.

Ce Conseil d’Analyse Economique, créé par Lionel Jospin, est aussi une citadelle imprenable de la planète finance. L’enjeu est de taille. Le CAE conseille le premier ministre. La finance monopolise cet accès à l’oreille du gouvernement. Sur les 28 membres, 19 sont directement ou indirectement liés à la finance. La Société Générale, le Crédit Agricole, HSBC et Natixis sont ainsi représentés directement par leurs subordonnés. On découvre à la lecture des CV des membres que l’on peut être professeur à Dauphine et Conseiller du Directoire de La Compagnie financière Rothschild comme Jean-Hervé Lorenzi. Les jeunes ne sont pas en reste. Augustin Landier enseigne à la Toulouse School of Economics, mais a aussi créé unhedge fund. A Claire Derville qui lui demandait si on avait raison de penser que les fonds spéculatifs avait fomenté cette crise, il rétorque : « Non... Au contraire, en corrigeant les excès des marchés, ils contribuent à les assainir. Mais c’est vrai qu’en étant obligé de liquider leurs positions…, ils ont amplifié la spirale baissière. Ce sont les victimes collatérales de la crise du crédit ». Il fallait oser présenter les fonds spéculatifs comme des victimes de la crise... Le président du Conseil a aussi ses pudeurs, et on le comprend, notre homme est gourmand, il ne mange pas à un seul râtelier. Le CV de Christian de Boissieu qui affiche ses titres universitaires, ferait rougir de jalousie n’importe quel colonel de retour d’Afghanistan : économiste de l’année, lauréat à deux reprises, puis des titres en anglais non traduits, total respect… Mais notre président oublie de préciser qu’il conseille aussi un hedge fund, excusez du peu, le Crédit Agricole, qu’il siège au conseil de surveillance d’une banque privée, une paille, et la liste est encore plus longue.

Quand on interroge les membres de cette institution sur les dérives que peut générer ce quasi monopole de la finance dans le CAE, la réponse fuse : « On est libre, Patrick Arthus propose par exemple d’augmenter les salaires depuis longtemps ». L’institution accepte un ou deux trublions à condition qu’ils ne mettent rien en cause d’essentiel. Au CAE et au Cercle des économistes, c’est la fonction de Patrick Arthus. L’homme est sans danger. Il a de nombreux fils à la patte. Le directeur des études de la banque Natixis - aussi conseiller d’administration de Total, généreusement payé 55 000 euros par an pour sept réunions - ne se précipitera pas pour inviter à la révolution, ni pour augmenter la fiscalité du CAC 40. Il s’est aussi vanté de conseiller les dirigeants chinois dans des cercles privés.

« A la soupe »

Les banques sont les premiers employeurs d’économistes. Les débouchés pour les économistes sont très réduits. Traditionnellement, l’enseignement arrivait en tête et il existe quelques postes dans la fonction publique. Aujourd’hui les banques ont énormément augmenté leurs effectifs : dans les salles de marché, les risques pays, les services marketing… Il est fréquent de passer du public au privé. Les conditions de travail sont meilleures, les salaires aussi, entre 4000 euros par mois pour un économiste confirmé et 15 000 euros pour une star, bien plus qu’un agrégé d’économie en fin de carrière. Et voilà nos économistes dans le toboggan.

Evidemment quand ils passent au privé, ils se jurent bien de ne pas changer. Sauf que Philippe Labarde, dans sa longue et belle carrière qui l’a mené du service économique du Monde à France Inter se souvient d’évolutions : « Quand celui–là travaillait dans un organisme public, il n’avait pas le même discours que depuis qu’il dirige le service d’une grande banque ». Evidemment personne n’a envie de revenir en arrière. Le paradoxe de cette histoire c’est que les économistes ont inventé un terme pour expliquer cette « laisse » qui n’annonce pas son nom. C’est à Joseph Stiglitz que l’on doit le « salaire d’efficience ». Sa description est relativement simple : comment s’assurer de la fidélité de ses salariés ? Il suffit de les payer un peu au-dessus du marché, et par peur de perdre ce petit avantage, ils fourniront un maximum d’efforts et se comporteront en chiens fidèles.

Comme d’habitude c’est ceinture et bretelles, il est évidemment interdit de dire du mal de son employeur, voir des clients de son employeur, Etats ou autres. Le chemin est étroit. Antoine Brunet, un ancien de chez HBC, nous affirme avoir signé une clause qui lui interdisait de publier des livres sans l’autorisation de sa hiérarchie. Il existe des cas de licenciements. Un économiste que nous avons rencontré nous a expliqué sa situation : sa banque s’est séparé de lui pour avoir dit du mal de la Chine. Comme il a négocié son départ, il refuse que l’on cite son nom.

Bertrand Rothé

- Je tiens à remercier Antoine Brunet ancien économiste d’HSBC, Google, Philippe Labarde, ancien membre du CSA, Frédéric Lordon du CNRS, François Ruffin de Fakir, Jacques Sapir de l’EHESS, Jean-Luc Gréau, et ceux qui ont accepté de me parler à condition que je ne les cite pas pour « continuer à être invité dans les colloques » voire d’intégrer un jour une banque. Sans eux, je n’aurais pas pu écrire cet article.

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Published by coutoentrelesdents - dans MEDIA

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