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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 16:01

par Audrey GuillerNolwenn Weilerle 21 novembre 2011

Nous publions, avec l’accord de ses auteures, un extrait de l’ouvrageLe Viol, un crime presque ordinaire, paru en octobre dernier aux éditions Le Cherche-midi [1]. Le texte qui suit est tiré du chapitre 5 du livre (et reprend son titre).

En 1986, pour la première fois, une victime d’inceste témoigne à visage découvert à la télévision. Eva Thomas, qui vient de publier Le viol du silence [2], est l’invitée de l’émission « Les dossiers de l’écran ». C’est une révélation. Les Français découvrent un crime. Et des millions de victimes réalisent qu’elles ne sont pas seules à avoir vécu un enfer. Les médias participent à dissiper le tabou. Après la diffusion d’un reportage ou la publication d’un article, le nombre d’appels aux associations d’aide aux victimes monte en flèche. Ce fut aussi le cas en 1989, après l’émission « Médiations » que François de Closet consacra aux abus sexuels sur les enfants. Puis en 1995, quand Mireille Dumas dédia un numéro spécial de « Bas les masques » à « L’enfance violée ». Même chose en mai 2011, dans le tourbillon de l’affaire DSK. Le numéro Viols Femmes Informations reçoit alors 40% d’appels de plus qu’à l’habitude. « Ces émissions engagent les téléspectateurs à la vigilance et à l’action, analyse l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, spécialiste de criminologie et de l’histoire des médias [3]. On entend et on voit les victimes, qui disent leur mal être, leur incapacité à oublier, à se construire une vie équilibrée. » Les médias sont un révélateur. Mais ils participent aussi à la construction de préjugés et à leur installation dans le paysage social.

Une vérité tronquée

Les journalistes parlent surtout de viol dans deux cas : lors de l’enquête qui suit un dépôt de plainte et au moment du procès d’un agresseur présumé. Or, les viols qui parviennent jusqu’au tribunal représentent moins de 10% de la totalité des cas. Silence sur tous les autres. On perçoit la réalité du crime par le petit bout de la lorgnette. Et le traitement sous forme de fait divers ou de compte-rendu d’audiences les présente comme une somme d’histoires individuelles. De tristes anecdotes qui n’arrivent qu’aux autres.

Dans l’espace médiatique, le violeur en série est largement plus présent que le grand-père agresseur de ses petits-enfants. L’exceptionnel a plus de poids. « Le traitement médiatique du viol ne pourra pas être satisfaisant tant que l’on valorisera les informations les plus spectaculaires et les plus inhabituelles, qui ne sont pas les plus représentatives, prévoit Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS et directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Quand une jeune femme est violée dans un bois en allant faire son footing, tout le monde en parle. Un inceste, presque tout le monde s’en fiche. Les drames à bas bruit, habituels mais invisibles, n’intéressent pas les médias. Parce que ce qui est caché, par la sphère familiale, par exemple, est un objet d’enquête difficile. Les journalistes n’ont pas le temps et se précipitent sur ce qui va vite ». Comment pourrait-il en être autrement ? rétorquent des journalistes. « Les médias parlent de ce qui arrive, de la rupture normale de l’ordre des choses », soutient Anne-Claude Ambroise-Rendu. « La banalité, d’un point de vue journalistique, ça n’est pas intéressant, poursuit Brigitte Vital-Durand, chef du service Informations générales de Libérationjusqu’en 2007 et auteure de J’ai menti [4]. Ça devient le champ de la sociologie. Les journalistes ne sont qu’un reflet de ce qui agite une société à un moment donné. »

Le biais du fait divers

Ce genre journalistique a ses codes. Les pages « Faits divers » sont peuplées de récits de crimes ou de catastrophes. Cette façon de rendre compte du viol influe sur la façon dont nous le percevons.« Pour donner envie de lire ces pages, il faut informer, divertir et faire pleurer madame Michu, lâche la journaliste Natacha Henry, auteure de Les filles faciles n’existent pas [5]. Il faut créer de bons personnages : la traînée, le barbare, le mec paumé. » Le récit en devient plus lisible, mais aussi plus caricatural. « Le problème du viol, selon le chroniqueur judiciaire Paul Lefèvre [6], c’est que c’est une bonne histoire qui fait vendre. Je me rappelle des collègues de presse écrite, à qui les chefs disaient : "pour les détails, je te laisse juge, mais si tu peux avoir la marque de la culotte..." »

La confusion entre agression et sexualité peut conférer au traitement du viol un caractère érotique, décalé de la réalité de l’agression.« Certains lecteurs s’attendent à trouver des détails, il ne faut pas se leurrer. Ils lisent les faits divers pour ça, admet Brigitte Vital-Durand. Mais on peut écrire un bon fait divers en satisfaisant uniquement un besoin d’information. Les mots doivent être précis et pesés pour n’être ni graveleux, ni voyeurs et éviter l’euphémisme ». Publicité est faite davantage à l’agression qu’à la sanction envers l’agresseur, déplorent les féministes. « On nous dit qu’on fait trop long sur les histoires, mais c’est pourtant ce qui est raconté au procès, objecte Paul Lefèvre. Sur la sentence, que voulez-vous dire de plus que "le mec a pris dix ans ?" ».

Pour écrire son article, le journaliste n’interviewe, la plupart du temps, ni la victime, ni l’accusé. Il rapporte ce qui se passe au procès ou ce que lui disent les policiers, les gendarmes ou le procureur de la République. Les assises sont aussi un jeu de communication pour les avocats, qui peuvent se servir de la presse pour faire passer tel ou tel message sur un client. Le journaliste doit se faire une idée sur un cas en quelques heures, pour bâtir un texte qui sera lu en quelques minutes. La polémique fait aussi partie du jeu, selon l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu : « Ce qui va prévaloir, c’est le scandale : par exemple, le notable respecté dont on découvre l’horreur des pratiques. Finalement, les journalistes traitent les viols davantage comme des affaires à sensation que comme des dossiers judiciaires. On va désigner l’agresseur comme un pédophile, par exemple, même si c’est une notion qui n’existe absolument pas dans le code pénal. » Et les mythes se renforcent. Car peu d’agresseurs souffrent d’une perversion telle qu’elle est sous-entendue dans le terme pédophile.

Faire exister la victime est difficile

Généralement, l’agresseur est le centre de l’article. « C’est vrai, mais c’est normal, commente Brigitte Vital-Durand. C’est le procès de l’accusé. C’est lui qu’on juge. On dresse son portait, on raconte son parcours. Cela ne veut pas dire qu’on doive lui chercher des excuses. » Faire exister médiatiquement les victimes est compliqué. Longtemps, elles sont restées complètement invisibles. « En chronique judiciaire, au départ, on ne parlait pas du viol, confirme Paul Lefèvre. On estimait que la fille avait déjà assez souffert et qu’en parler, ce serait en remettre une couche, de façon indécente. Puis, les associations nous ont convaincus du besoin des victimes d’être reconnues publiquement. » Beaucoup ne le souhaitent toujours pas. « Un bon nombre de procès se déroulent à huis clos à leur demande, explique Brigitte Vital-Durand. Je les comprends. Si elles n’avaient pas cette possibilité, le nombre de plaintes déposées serait encore plus faible. C’est un droit protecteur, mais qui rend la tâche du journaliste difficile et les victimes invisibles. Il faudrait imaginer un procédé qui maintiendrait l’anonymat des victimes tout en permettant aux journalistes de parler de ces audiences actuellement inaccessibles. » Il est difficile pour les médias de mettre en mots et en images ce que l’on tient caché. « La violence conjugale intéresse plus les journalistes, constate Natacha Henry.Parce qu’elle implique des histoires d’argent, d’enfants, d’appartements, des problèmes administratifs qui nécessitent un sérieux coup de main social. Tout cela est visible. » (…)

À la télévision, les images de victimes sont rares. Comme lors de l’exceptionnelle affaire d’Outreau. On se souvient bien que treize des dix-sept accusés ont été acquittés par la justice. Mais pas que cette même justice a reconnu douze des quinze enfants victimes de viols ou d’agressions sexuelles. Dans son ouvrage Outreau, la vérité abusée [7], la psychologue Marie-Christine Gryson-Dejehansart, experte au procès, analyse comment les douze enfants sont devenus des fantômes. « C’est l’effet pervers de l’absence d’images d’enfants. On les a évoqués par des jouets, des plans immobiles d’aires de jeux désertées, décrit-elle. L’espace victimaire a été rempli par les accusés en souffrance. Mais celle des enfants n’a jamais été montrée à l’image. Aucun parent pour venir pleurer devant les caméras, aucune interview de travailleurs sociaux, de maîtresse ou de voisine, aucune silhouette pour peupler l’imaginaire compatissant et protecteur. Les enfants sont devenus des êtres virtuels. » C’est une difficulté médiatique complexe liée, surtout, au traitement télévisuel de l’information. À laquelle il n’existe pas de réponse toute trouvée. Il est normal que des victimes n’aient pas envie d’être médiatisées. D’autres en sont frustrées. « Il y a un côté malsain à banaliser la violence par les récits d’horreur, à parler de l’agresseur comme quelqu’un de fascinant, avance Fanny, victime.Alors que l’héroïne, c’est la survivante ! Elle s’en est sortie et elle a eu le courage de venir au procès ! » (…)

Parler de ce qui ne se voit pas est problématique. Surtout quand semble régner la plus grande confusion, chez certains journalistes, entre ce qui relève de la vie privée et de l’information sur un crime présumé ou avéré. « Les ténors des médias français multiplient les amalgames, écrit la journaliste Isabelle Germain sur le site d’information « Les nouvelles news », au début de la couverture de l’affaire DSK. Infidélité, orientation sexuelle, fréquentation de clubs échangistes, pratiques diverses… Tout cela ne concerne que les principaux intéressés et les médias n’ont pas à s’en emparer. Tant qu’il y a consentement entre les protagonistes, c’est du domaine de la vie privée. » Le 18 mai 2011, Nicolas Demorand écrit dansLibération : «  Libération continuera, premier principe, à respecter la vie privée des hommes et des femmes politiques. » Le Canard Enchaîné appuie : « L’information s’arrête toujours à la porte de la chambre à coucher »« Même si des viols se produisent derrière la porte ? », questionne la journaliste. Un crime n’est pas une affaire privée. C’est sur ce même fond de confusion entre agression et sexualité que Sud-Ouest a pu titrer, au sujet de l’affaire DSK :« L’homme qui aime les femmes sans modération ».

Du fait divers au fait de société

Il est arrivé que le viol investisse les pages société, débat et courrier des lecteurs des quotidiens et des magazines, ou les émissions de radio et de télévision, à des heures de grande écoute. « Lorsqu’il révèle un phénomène longtemps occulté, le fait divers se transforme en fait de société, explique Anne-Claude Ambroise-Rendu. Il cesse d’être un fait divers, événement inclassable, individuel et insignifiant et devient un phénomène social et collectif. » Mais on compte sur les doigts des mains les fois où il s’est installé dans l’actualité, en investissant de façon durable d’autres horizons que les rubriques de faits divers. Lors de procès de violeurs en série ; à la fin des années 1970 ; au moment de la redéfinition criminelle du viol (en 1980) ; pendant le scandale des « tournantes » et dans le contexte de viols présumés ou avérés commis par des célébrités : Roman Polanski, Julian Assange et Dominique Strauss-Kahn. Observer de plus près ces moments-clés est plein d’enseignements. On s’aperçoit qu’au moment même où le traitement du viol ne se fait plus sous l’angle du fait divers, et qu’il ouvre un débat, celui-ci vient parfois renforcer nos préjugés sur le sujet.

Fin des années 1970 : revirement dans le traitement médiatique du viol d’enfants. « Pour la première fois, l’abus sexuel sur enfant est exhumé de la rubrique des faits divers et entre dans celle des débats de société », signale Anne-Claude Ambroise-Rendu. Dans les années de l’après mai 1968, la presse lève le voile qu’elle tenait pudiquement étendu sur le viol d’enfants et l’inceste. Pas n’importe comment. C’est aux défenseurs de la « pédophilie » que l’on doit la transformation du genre. Le premier débat de société médiatique autour du viol naît donc autour de cette question : les enfants de moins de 15 ans ont-ils droit à une sexualité ? Certains journaux dénoncent le viol d’enfants, d’autres tentent de lui conférer une certaine dignité en l’inscrivant dans une remise en question globale et radicale de l’ordre social et moral.

« Tout commence, pourrait-on dire, en janvier 1979, avec la révélation faite par l’hebdomadaire Minute de l’arrestation à Saint-Ouen d’un moniteur sportif, Jacques Dugué, retrace Anne-Claude Ambroise Rendu. Il livrait des enfants à la prostitution et organisait un trafic de photographies de leurs ébats sexuels. Dans certains journaux, dont Libération et Le Monde, on assiste à l’émergence d’un personnage inédit, loin du monstre de jadis. Un homme qui aime les rapports sexuels avec les enfants, mais dénonce toute violence et se définit lui-même comme pédophile. » Le 21 janvier 1979, une lettre écrite par Jacques Dugué depuis sa prison est publiée par Libération« Un enfant qui aime un adulte sait très bien qu’il ne peut pas encore donner, aussi il comprend et il accepte très bien de recevoir […] ce fut le comportement avec moi des garçons que j’ai sodomisés », affirme celui que le quotidien loue pour « sa franchise quant à la sodomie »« Le viol d’enfant, au même titre que les amours libres, les couples informels, l’homosexualité ou la zoophilie devient une manifestation d’un droit à la différence, qui constitue une nouvelle forme de revendication à la fois culturelle et politique », poursuit l’historienne. En revanche, on ne donne pas la parole aux mineurs, on parle en leur nom. Voilà donc dans quel contexte se joue ce premier débat médiatique sur les agressions sexuelles : pour ou contre le viol d’enfants ?

Autre épisode pivot : le scandale des viols collectifs, rebaptisés « tournantes ». Entre 2001 et 2003, le thème envahit brutalement les médias. À l’instar d’autres manifestations de « l’insécurité », qui domine alors tous les débats, ces comportements ont été présentés comme un phénomène nouveau, en pleine expansion. Le viol sort, là encore, des pages faits divers. Mais... « le traitement des tournantes dans le débat public a imputé ce phénomène à la barbarie supposée des jeunes issus de l’immigration », décrit le sociologue Laurent Mucchielli. Le violeur c’est l’autre. L’Arabe de l’autre côté du périphérique. Dans son ouvrage Le scandale des « tournantes », dérives médiatiques, contre-enquête sociologique [8], l’universitaire démonte les affirmations médiatiques d’alors : « Ces pratiques ne sont pas nouvelles. Des observations comparables ont été faites dans les quartiers populaires des années 1960, explique-t-il. Les violeurs étaient des hommes bien blancs de peau. Et rien n’indique par ailleurs qu’il y ait eu une augmentation de ces crimes. La seule statistique disponible, celle de la justice, indique une stabilité globale sur les vingt dernières années. » Cet incendie médiatique intervient en pleine campagne électorale centrée sur le thème de l’insécurité, des violences urbaines, de la peur de l’Islam et des violences faites aux femmes. « Le discours médiatique est venu déculpabiliser les mesures répressives qui seront prises en lieu et place du réexamen des causes réelles de ces viols. »

Laurent Mucchielli montre comment des dépêches d’agence signalent des procès pour viols collectifs depuis de nombreuses années. Mais, avant 2001, ces dépêches ne suscitent pas l’intérêt de la presse. Elles ne produisent pas de sens : ce sont des faits divers.« Inversement, à partir de là, les journalistes vont se précipiter dans les cours d’assises pour « couvrir » les procès pour viols collectifs. Désormais, ce sont des faits de société, c’est-à-dire qu’ils deviennent des symboles de quelque chose de plus général : le "mal des banlieues", la "crise de l’intégration", la jeunesse "de plus en plus violente", "qui n’a plus aucune valeur" ».

Dernièrement, l’intérêt médiatique pour les agressions sexuelles s’est cristallisé autour des « affaires » Roman Polanski, Julian Assange, Georges Tron et Dominique Strauss-Kahn. (…) Parler du viol via des affaires touchant les puissants entraîne un double effet. L’un négatif : une médiatisation de type sensationnaliste, une surenchère d’informations « people », qui empêchent que l’on se pose les vraies questions. L’autre positif. (…) Clémentine Autain décrit, en mai 2011, dans Libération, la sidération du grand public et des journalistes à l’annonce de l’accusation de Dominique Strauss-Kahn. « Personne, à part les deux protagonistes, ne sait ce qui s’est réellement passé dans la suite du Sofitel new-yorkais, commente-t-elle. Mais la réception de l’événement raconte quelque chose de profond sur nos représentations. Depuis la révélation, la France est en état de choc. Ce que l’on n’arrive pas à croire, c’est qu’un homme de pouvoir aussi haut placé ait pu violer une femme de chambre. »Cette incrédulité affichée par bon nombre d’éditorialistes ne choque pas les sociologues, qui expliquent comment les journalistes n’ont jamais intégré que des viols se produisaient aussi dans les milieux sociaux favorisés. Habitués à traiter d’affaires d’assises, où sont condamnés, nous le verrons plus tard, une majorité de pauvres. « Le monde politique et médiatique parisien est composé de classes supérieures qui n’entendent que ce qui ne vient pas les déranger,énonce Laurent Mucchielli. Souvent, quand ils s’expriment sur le viol, c’est l’élite dirigeante qui s’inquiète de l’état dépravé des mœurs des pauvres. Tout cela pour ne pas voir ce qui se passe dans leur rue. » Pour Natacha Henry, l’affaire DSK pourrait changer la donne. « Elle a permis de mettre en avant la ringardise de certains intellectuels français totalement sexistes, à qui les médias donnent largement la parole. Et, de façon nouvelle, le grand public a été d’accord avec les féministes pour dire qu’il y en avait assez de ces propos ! » (…)

Notes

[1] Audrey Guiller et Nolwenn Weiler, Le viol, un crime presque ordinaire, Le Cherche-midi, collection « Documents », Paris, octobre 2011, 208 pages, 14,90 euros.

[2] Aubier, 1986.

[3] Auteure de « Un siècle de pédophilie dans la presse (1880-2000) : accusation, plaidoirie, condamnation », Le Temps des Médias n°1, automne 2003.

[4] Virginie Madeira, Brigitte Vital-Durand, Stock, 2006. Témoignage d’une jeune fille qui a faussement accusé son père d’inceste.

[5] Éditions Michalon, 2008.

[6] Notamment pour l’émission « Enquêtes criminelles », diffusée sur W9.

[7] Hugo & Cie, 2011.

[8] La Découverte, 2005.

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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 12:05

Mais que fait « Polisse » ?

Nous devrions remercier Pierre Schöller pour son film l’Exercice de l’État car il nous redonne confiance dans les capacités de l’art pour poser de nouveaux problèmes politiques. Mais aussi pour avoir rendu moins dramatique la sortie, une semaine plus tôt, de Polisse de Maïwenn qui a fait néanmoins beaucoup plus d’entrées et que les critiques et le public semblent adorer.

Tandis que Pierre Schöller nous fait réfléchir, voire aimer, ce régime politique si peu sexy, si contraire à notre nature qu’est la démocratie, Maïwenn s’acharne à faire exactement le contraire. Et ceci avec tant de passion qu’en quittant la salle, on peut se sentir soit insulté, soit dans l’incapacité presque absolue d’abriter le moindre espoir dans le genre humain. Non pas parce que la jeune réalisatrice nous montre le nombre incalculable de pédophiles et autres monstres analogues qui sévissent à Paris et que la brigade de mineurs traque, interroge et capture. Si l’on sort de la salle accablé, c’est parce que ce film semble une commande du ministère de l’Intérieur — voire d’un obscur dictateur d’une République bananière — dont le but aurait été de composer une sorte d’hymne aux forces de l’ordre. La réalisatrice nous explique que pendant que nous dormons, travaillons, nous amusons dans la plus grande insouciance, la police veille sans relâche, sans retenue, sans faute, à ce que nos enfants ne tombent pas dans l’enfer. Ce sont eux, les policiers que nous ignorons, critiquons, méprisons, envoyons même au tribunal pour un oui ou pour un non, qui permettent que cette société tienne, se tisse, ne se rende pas complètement malade et qu’elle puisse envisager, dans le regard innocent d’un enfant sauvé, son propre avenir. Et en voyant le type de personnes qui s’y sacrifient, notre reconnaissance, voire notre honte, augmente.

Car dans Polisse, la police apparaît comme une bande de boy-scouts ou de Justes, dont l’addiction au Bien est comparable à celle que d’autres éprouvent pour le sexe ou pour la drogue. Entre eux et la société civile il n’y a ni barrières, ni règles de procédure, ni avocats car tout se résout comme dans une famille. Ces policiers agissent comme des parents, des instituteurs, des oncles et des tantes exemplaires, honnêtes, sans vices. Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser, Polisse se présente comme une rébellion, comme une transgression envers l’ordre établi. Maïwenn est une vraie révoltée qui veut briser les tabous, dire tout haut ce que personne ne veut entendre. Ainsi, elle nous montre sans complexes ni retenue le caractère ordinaire, quotidien, massif des pires violences contre les enfants, le vrai visage de cette société cachottière. Voici une femme quelconque, qui n’a pas une tête de pédophile, se promenant dans la rue avec un landau et deux enfants. Une policière la soupçonne car l’un de ses fils a mangé un sandwich au goûter plutôt qu’un gâteau. Une fois au poste, l’on découvre que sous ses dehors de normalité cette femme masturbe ses enfants pour les endormir… Ah ! bourgeois hypocrites que vous êtes : grâce àPolisse vous allez tout voir et tout savoir !

En revanche, les membres irréprochables de cette brigade sont aussi bons, aussi gentils, aussi moraux, aussi pourvus de bon sens que nous-mêmes, les spectateurs. Des gens absolument formidables, sans préjugés et incapables d’aucune violence injustifiée. Émotifs comme nous, ils ne connaissent ni froideur, ni amertume, ni cynisme et seraient incapables du moindre abus ou de la moindre erreur de jugement envers leurs concitoyens. C’est pourquoi leur confier tout le pouvoir sans sourciller, les yeux fermés et les mains liées est aussi sûr, aussi peu risqué que de l’exercer soi-même. Et lorsque l’un des policiers, accablé par l’effronterie d’un suspect, lui donne un coup de poing, nous nous disons qu’à sa place, nous aurions fait de même.

Certes, Maïwenn a le droit d’aimer les forces de l’ordre et même d’avoir réalisé ce film stupide. Ce qui est en revanche plus amer, c’est l’enthousiasme que Polisse a suscité dans l’opinion. Comme un signe de l’état de la conscience politique d’un pays qui a de plus en plus de mal à concevoir les droits et les libertés des citoyens autrement que comme des ruses de violeurs, de voleurs, d’escrocs pour mettre en échec le pouvoir du Bien et de la Justice. Mais, dira-t-on, que ne ferions-nous pas pour sauver des enfants ? Beaucoup de choses, certes. Maïwenn cependant nous invite moins à les sauver qu’à nous transformer en un peuple d’enfants politiques. Que nous devenions un troupeau d’enfants gouvernés par une délicieuse police au lieu de nous casser la tête avec des prétentions et des revendications absurdes. C’est pourquoi elle ne cesse de montrer les enfants comme gage et espérance d’un nouvel avenir.

Car les peuples qui, pour mieux détruire leurs ennemis, rêvent d’abdiquer de leur droit de critiquer, de soupçonner, de surveiller, de mettre en échec leur gouvernement et leur police, cherchent à devenir des enfants. Des enfants horriblement méchants.

Leur presse (Marcela Iacub, next.liberation.fr), 19 novembre 2011.

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 15:06

Le théorème de la hoggra – Histoires et légendes de la guerre sociale synthétise dix années de travail, de luttes et de réflexions. C’est à la fois un traité de mécanique sécuritaire, une enquête en forme de manuel et un roman épique, un mélange d’Histoire et d’histoires. À travers la vie de douze personnages allégoriques, tissés de faits réels, l’auteur retrace l’histoire de la colonisation, de l’immigration et des quartiers populaires, les transformations de l’État et des médias, de la police et de l’armée, l’évolution des sociétés de contrôle et de ce qui leur résiste. À mi chemin entre l’essai et le conte, une partition pour déchiffrer le vacarme de la guerre sociale.

« L’orchestre des damnés s’était installé en fin d’après-midi. Il attendait son heure, patient sous ses capuches. La République l’avait précédé à l’entrée du quartier. Derrière les blocs de béton qui ferment la zone depuis dix-huit mois.
Elle s’accordait à d’autres diapasons, déterrés par malice dans d’anciens champs de coton. Elle ajustait sa robe de soirée. Ses cars blancs, ses milices bleues et ses matraques rouges.

Ce fut d’abord l’éclat et puis les cliquetis du verre. Les ampoules se répandirent en milliers de fragments tranchants sur les trottoirs complices.
Imitant ces ombres fracturées qui errent dans les dédales du ghetto français, les réverbères succombaient l’un après l’autre, brisés sous l’impact des boulons et des pierres.

C’est ainsi par chez nous que débutent les cérémonies d’adieu. Alors il faut bien se raconter quelques histoires avant de crever. »

Mathieu Rigouste est chercheur indépendant. Gosse de banlieue, engagé dans les luttes, il enquête sur le système sécuritaire pour fournir des armes de libération. L’auteur deL’ennemi intérieur (La Découverte, 2009) et Les marchands de peur (Libertalia, 2011) livre son dernier prototype, plus léger et maniable. Sous les masques du conte, une histoire de l’impérialisme et de la résistance, dix années d’enquête et de combats contre le capitalisme sécuritaire, trente années d’histoires recueillies dans les périphéries de l’Empire. Un petit livre noir, à canon scié.

Référence du livre :
« Le théorème de la hoggra – Histoires et légendes de la guerre sociale » par Mathieu Rigouste
240 pages – 11 × 16 cm
ISBN 978-2-9538046-1-4
Collection Béton arméE
Éditions BBoyKonsian

Contact :
01 39 18 17 04 // 06 13 90 84 15
spazialtri@autoproduzioni.net

Le livre est disponible ici : http://www.bboykonsian.com/shop/Le-theoreme-de-la-hoggra_p620.html

Le Post, 7 novembre 2011.

 

Mathieu Rigouste : « Les révoltes populaires sabotent les fictions de la “Justice” »

Gouverner les pauvres pose un sérieux problème de discipline. Pour se faire obéir, les institutions de l’État doivent dresser et domestiquer, c’est-à-dire mélanger de la force et de la séduction, articuler la contrainte et la recherche de l’adhésion. Pour légitimer les inégalités, pour susciter le consentement et la coopération des ségrégués, il faut donc fabriquer des fictions. L’une de ces fables nous raconte que le procès d’une révolte populaire aurait quelque chose à voir avec l’idée de justice.

L’État-nation français organise sa mythologie en revendiquant les idéaux des soulèvements qu’il a écrasés. Système impérialiste dont la richesse et l’autorité sont ancrées dans des siècles de traites négrières et de colonisation, de guerre et d’exploitation, la « patrie des droits de l’homme » grave au fronton de ses institutions, une devise — « Liberté, Égalité, Fraternité » — qu’elle a pillée sur les cadavres des révolutionnaires de 1789, 1848 ou 1871. Cette fiction lui permet de pourchasser tout ce qui ressemble à la mise en pratiques de ces mêmes idéaux d’émancipation collective. Le massacre de la Commune de Paris il y a 140 ans, celui des Algériens un 17 octobre 1961 et la liste interminable des brutalités et crimes de la police et de la prison sont évidemment soumis aux silences de l’histoire officielle. Car ces mémoires ont l’inconvénient de démasquer le pouvoir des riches, l’ordre blanc et leur mythe national. Aux souvenirs de la violence d’État qui balafrent les cultures populaires, l’État doit opposer des fables dont il sort victorieux, digne et fier.

Depuis le renversement de la féodalité, les classes dirigeantes se font peindre puis photographier en « représentants du peuple ». Il leur faut créer tout un monde imaginaire où, puisque l’égalité et la liberté sont censées être garanties par la Constitution, les pauvres seraient donc responsables de leur misère, les étrangers responsables de la xénophobie et les révoltés responsables de la répression.

La « Justice » est l’une de ces fictions fondatrices. Pour « faire appliquer le droit », c’est-à-dire continuer à se reproduire, l’institution judiciaire se présente comme « indépendante » des champs économiques et politiques. Le fonctionnement d’un tribunal nécessite de faire vivre la croyance selon laquelle il applique des « lois au service du peuple » et non les règles administratives de gestion d’un cheptel humain conçues pour préserver l’ordre du profit. La magistrature travaille à l’intérieur d’une grande machine à punir et enfermer les indisciplinés parmi les galériens. Elle ne peut assumer officiellement le fait qu’elle partage avec les classes dirigeantes et possédantes, un système d’intérêts et de privilèges, ainsi qu’un même monde sensible.

C’est précisément ce monde sensible qu’elle projette dans ses mythes, un monde où règnent les droits de l’homme blanc et riche, seul dans sa liberté, son égalité et sa fraternité.

L’institution judiciaire n’est pas monolithique, c’est un champ de luttes où des fractions d’intérêts s’opposent, s’affrontent et coopèrent. Ses agents sont sélectionnés, triés, filtrés parmi ceux qui respectent quelques règles pratiques : savoir notamment distinguer ceux qui devront bénéficier d’une indulgence, les chiens de garde qu’il faudra amadouer, les dépossédés qui devront être châtiés au moindre écart, et les corps d’exception contre lesquels toute forme de violence pourra se justifier. Ce savoir est construit et entretenu durant toute la carrière d’un magistrat, depuis la socialisation infantile généralement bourgeoise, en passant par les universités de droit et les grandes écoles où se construisent une conscience élitiste, jusque dans les arrières cours des tribunaux et les « milieux autorisés » où les grands hommes de loi côtoient régulièrement les hommes d’argent et de pouvoir.

Il existe ainsi toute une série de dispositifs internes qui permettent à l’institution judiciaire de réduire les risques qu’un juge interprète le droit dans l’intérêt des couches sociales les plus opprimées. Mais comme dans tout système, il existe des marges de manœuvre qui laissent parfois émerger dans l’interstice des humiliations quelques jugements en faveur des bannis. Lorsque certains magistrats mal-domptés se glissent entre les mailles du filet et réussissent à parvenir jusqu’à des positions influentes pour les perturber (un juge capable d’inculper un chef de l’État, de mettre en cause la propriété privée ou de disculper des insurgés). Ils sont des exceptions que la structure, elle aussi pyramidale, de l’institution judiciaire marginalisera, corrigera et instrumentalisera par la suite comme des faire-valoir de la fiction démocratique. L’institution judiciaire est organisée pour soumettre et bannir, elle réagit à des rapports de force.

En simulant l’impartialité, elle tente aussi de faire admettre à ses victimes qu’ils sont « fautifs » et responsables des peines qu’ils subissent. Ici comme en psychanalyse, la répression s’appuie sur la culpabilisation. Une autre de ces fictions d’État consiste effectivement à faire croire que la police intervient dans les quartiers populaires pour s’attaquer à « la délinquance et au crime » dont les pauvres seraient les premières victimes. Donc pour les protéger, les libérer, d’eux-mêmes et malgré eux : un pilier de l’imaginaire colonial. Ces discours permettent de justifier le contrôle policier et la soumission des classes populaires par un système de violence et d’humiliation quotidien. Ils soutiennent l’enfermement d’une partie conséquente du prolétariat non salarié et masquent les misères et les violences produites par l’alliance de l’État et du capital.

Depuis que le contrôle et la répression sont devenus des marchés dans le dernier tiers du XXe siècle, il est désormais très profitable de multiplier les unités policières. Le capitalisme sécuritaire a appris à tirer profit de la répression et trouve désormais intérêt à provoquer des désordres gérables pour mieux développer et vendre des techniques, des méthodes et des matériels de sécurisation : l’antibande, l’antiémeute et l’antiterrorisme sont des marchés politiques et économiques.

L’institution judiciaire assure le chaînon reliant la police et la prison au sein d’une stratégie de la tension appliquée aux quartiers populaires. Enfermer ceux que le pouvoir n’arrive plus à tromper, humilier ceux qu’il n’arrive plus à séduire et alimenter le dernier secteur du marché de la sécurité en fournissant à l’industrie pénitentiaire une main d’œuvre quasi-esclave extraite parmi les franges les moins bien domestiquées des classes populaires.

Ceux qui se sont révoltés savaient déjà qu’il n’y a d’égalité et de liberté pour tous ni à l’entrée ni à la sortie des tribunaux. Mais lorsque leurs soutiens et leurs familles réclament la « vérité et la justice », lorsqu’ils font appel, c’est une histoire de dignité, une tentative pour rétablir les faits, pour réduire les peines, pour parler aux autres opprimés et pour résister à l’impunité de la violence policière. Les institutions d’une société pyramidale ne sont pas faites pour bouleverser les rapports de domination mais pour les reproduire. L’appareil judiciaire ne peut pas empêcher la police de tuer. Il est chargé de soumettre ceux qui contredisent la légitimité du monopole étatique de la violence.

Il doit faire taire ceux qui brisent les fictions.

Mathieu Rigouste

Mathieu Rigouste est chercheur en sciences sociales. Il a notamment publié L’ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine aux éditions La Découverte en 2009, et Les marchands de peur, La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire aux éditions Libertalia en 2011.

Nota bene : Un petit livre retraçant les révoltes de Villiers-le-Bel, le déroulement de la répression et l’arbitraire des procès vient d’être publié aux éditions Syllepse :Vengeance d’État. Villiers-le-Bel, des révoltes aux procès, 2011. L’ensemble des bénéfices est reversé aux inculpés.

Villiers-le-Bel, le procès en appel, 17 octobre 2011.

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 16:17
Bonnes mœurs (ou : le magazine Elle et « L’affaire Sinclair »)

par Pierre TévanianSylvie Tissotle 10 novembre 2011

Nous publions ci-dessous sous forme de tribune et avec l’accord de ses auteurs un article paru le 7 octobre 2011, sous le titre « Bonnes mœurs », sur le site du collectif « Les mots sont importants » (Acrimed).

Depuis plusieurs décennies maintenant, Elle adopte une posture féministe aussi light que les yaourts qu’elle recommande à ses lectrices : la femme de Elle est émancipée, travaille, a des idées, mais sans oublier de faire des enfants, d’être une bonne épouse et de rester « féminine ». Pour donner des gages de ce vague progressisme, le journal n’hésite pas à « s’engager » périodiquement contre les violences faites aux femmes, à condition toutefois que les victimes se situent à distance respectable du monde occidental : en Afrique, en Asie, de préférence en Afghanistan, mieux encore en Iran.

Sans peur et sans reproche, le magazine n’hésite pas alors à employer les mots qu’il faut pour dénoncer l’atroce violence masculine qui règne loin de nos hémisphères, témoignages de BHL à l’appui. Certes, nos banlieues sont peuplées d’affreux musulmans sexistes et de femmes voilées retardées, mais, Dieu merci, en France, on peut quand même faire du shopping comme on veut !

On se demandait si le magazine allait, avec la même ardeur, s’engager sur la question des violences faites aux femmes suite à l’affaire DSK. Un article sur viol dont celui-ci est accusé et sur les preuves qui ont été réunies lors de l’enquête ? Un reportage sur tous les viols que le système judiciaire laisse impunis. Il n’en est rien, bien-sûr, et la parade est audacieuse. Sur la base d’un sondage « exclusif », le magazine parvient à faire basculer les féministes du côté d’une défense archaïque des bonnes mœurs pour propulser le couple Sinclair-DSK à l’avant-garde du combat pour la libération sexuelle. Opération en trois étapes.

1. Pour ou contre Sinclair, ou comment arrêter de parler de DSK

A la "Une"...

L’opération commence par un recadrage du débat en déplaçant les projecteurs de Dominique Strauss-Kahn vers sa femme. Rien de plus efficace pour cela qu’un sondage, qui vient ériger en question que se pose l’opinion une question tout simplement posée par les journalistes. On peut ainsi lire en une du Elle du 30 septembre 2011 : « Anne Sinclair : la femme qui divise les femmes ».

Pour enfoncer le clou, Valérie Toranian écrit dans l’édito, cette phrase à la magie performative :

«  Le cas Sinclair passionne les femmes et les divise. Et détrône dans les conversations l’affaire DSK ».

Beaucoup d’autres questions restent pourtant posées : que s’est-il passé pendant ces 7 minutes dans la chambre de l’hôtel de New York – ce que Claire Chazal n’a même pas demandé à l’ex directeur du FMI ? Les avocats de DSK vont-ils réussir à faire échouer la plainte en civil déposée par Nafissatou Diallo pour continuer, selon leurs propres termes, à « lui faire vivre un enfer » ? Celle de Tristane Banon va-t-elle donner lieu à un procès ou subir le même sort ? Les mœurs de la classe politique, et surtout le PS, vont-ils changer suite à l’affaire DSK ? La question de l’égalité hommes/femmes fera-t-elle son apparition lors de la campagne ? Et quid du silence troublant, toutes ces années, des journalistes ?

Au lieu de ces questions, et de beaucoup d’autres, Elle préfère celle-ci, assurément passionnante : « Qui est-elle vraiment ? », cette Anne Sinclair qui a « les yeux des femmes braqués sur elle  ». La diversion est faite ; les caciques du PS et les journalistes peuvent respirer : aucune question gênante ne leur sera posée dans les pages de Elle.

Le recadrage sur Anne Sinclair s’accompagne d’une héroïsation qui nous éloigne encore un peu plus de l’anonymat des victimes de violence, et plus particulièrement de toutes celles qui ont eu affaire à la « drague lourde » de Dominique Strauss-Kahn. L’édito de Valérie Toranian est de ce point de vue ahurissant. Les lectrices se voient embrigadées dans une admiration supposée consensuelle pour « Notre Anne Sinclair », « icône des femmes libres » (sic !), dont on apprend qu’ :

« Elle avance, le pas vif, son éternel sourire en bandoulière, son cabas chic plaqué contre elle comme une armure ».

2. Pour ou contre la liberté sexuelle, ou comment arrêter de parler du viol

Preuve que le sauvetage concerne autant Anne Sinclair que son mari, le propos de Valérie Toranian est tout entier tourné vers l’idée qu’elle « n’est peut-être pas la victime que l’on croit  ». Toute notion même de victime est évacuée, alors que disparaît – et le mot même n’est jamais prononcé – la possibilité d’un viol de Nafissatou Diallo par Dominique Strauss-Kahn.

On apprend ainsi qu’Anne Sinclair pense qu’il s’agit simplement d’une infidélité. Plus loin, Valérie Toranian rabat l’affaire sur une histoire de « sexualité [entre] adultes consentants ». Et DSK est décrit comme « un homme de pouvoir friand de légèreté », par une journaliste qui n’hésite pas à reprendre sans guillemet le mot utilisé par DSK lui-même pour caractériser son attitude par rapport aux femmes. Une légèreté dont Nafissatou Diallo semble payer le prix très… lourdement.

La question du viol passe ainsi à la trappe au profit d’une tout autre réalité, les « infidélités », et d’une tout autre question, bien moins dérangeante et repoussant toute discussion sur la domination masculine : les femmes doivent-elles tolérer les infidélités de leur conjoint ? (notons que la question n’est jamais posée en sens inverse).
3. Pour ou contre la défense des bonnes mœurs, ou comment faire du couple DSK-Sinclair le symbole du progressisme

Enfin troisième étape du processus : du débat ainsi posé, l’éditorialiste parvient à faire ressortir une image grandie du couple DSK-Sinclair, soudainement en pointe – on croit rêver ! – sur le libéralisme sexuel.

Bien-sûr, admet Valérie Toranian, désormais intégrée aux « combattantes » de la cause des femmes, « on » ne s’est pas « battues » pour accepter les infidélités des hommes. Mais ajoute-t-elle, et le retournement est diabolique : « le combat féministe n’est pas le combat des bonnes mœurs [et] ne doit pas enfermer les femmes et les hommes dans un destin de pureté  ».

Tout est dit : celles qui dénoncent, depuis le début, les soutiens honteux qui s’étalent dans les médias et l’abandon des charges contre DSK, qui tentent de poser, plus largement, la question du viol et de son impunité, à celles-là est réservé le poncif le plus réactionnaire : les féministes sont vraiment des coincées du cul !

Dans l’article du numéro (bien plus nuancé d’ailleurs que l’édito), on apprend, à propos des « 26 % de sondées qui, dans la même situation, resteraient avec DSK après la procédure judiciaire  », qu’elles sont, comme Anne Sinclair, « cadres ou professions intellectuelles supérieures, parisiennes, âgées de plus de 50 ans, et proches des partis de gauche ». « Elles ont la même conception “libérale” du couple, ouvert et dans lequel on peut vivre des aventures, souligne la politologue Janine Mossuz-Lavau ».

Nos élites sont quand même formidables. 

Quant aux femmes victimes de viol en France, on aura compris que ce n’est pas un sujet très glamour. Qu’elles s’achètent déjà un cabas présentable ! Y’en a un très sympa de chez Céline, et un Gucci vachement tendance dans le numéro…

Pierre Tévanian et Sylvie Tissot.

P.-S. Lire aussi Sophie Courval, "Ce qu’Anne Sinclair fait au féminisme", dans le recueil coordonné par Christine Delphy : Un troussage de domestique.

tiré de http://www.acrimed.org

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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 13:27

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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 13:22

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