J'aurais voulu lire King Kong Théorie quand j'avais entre 14 et 16 ans, mais je l'ai lu qu'à 36 piges. Dommage pour moi, je crois que ça aurait pu changer complètement ma vie.
Je ne regrette rien, hin, mais j'ai l'impression parfois de me réveiller tardivement, et d'avoir raté quelques trucs importants.
Je suis devenue féministe sur le tard. Je l'étais déjà, mais je refusais de me désigner comme telle. Sans arriver à dire pourquoi. C'est quelque chose que j'ai fini par formuler y'a peu, et j'ai
retrouvé ça chez Despentes, qui le dit, elle, très bien dans KKT : je ne me considérais pas comme une femme, donc le féminisme ne me concernait pas. Je ne me considérais pas comme une femme,
parce que je rejette tous les attributs féminins, la coquetterie, la soumission, l'apparence, les cheveux longs, la docilité, la gentillesse, le sourire. Mais je n'avais pas compris que ces
attributs ne sont pas typiquement féminins, mais qu'on considère que toutes celles qui ne possèdent pas ces choses sont des ratées de la féminité. J'ai toujours joué avec mon apparence, j'adorais
les fringues loufoques, les cheveux colorés, les grosses godasses, quand j'étais aux beaux arts j'ai pu laisser libre court, libérée de la contrainte sociale, à mes envies les plus extravagantes,
j'étais dans un espace safe, je faisais les beaux arts et après tout c'était bien normal. Merde je sais plus où je venais en venir, là.
Ha oui. Et une fois sortie de l'école, je me suis frottée à la "vraie société". J'en avais eu des aperçus, hin, mais le vivre 24h/24 et 365j/an, c'est autre chose, radicalement différente : t'es
plus dans un espace protégé, t'es lâchée comme ça dans un monde que tu n'as pas encore bien saisi mais que tu trouves déjà profondément dégueulasse, et déjà la question du travail se pose. Et
avec le travail, la question de ton image. Je savais bien sûr qu'il fallait tricher, pour trouver un appart, déjà : se couvrir les bras si t'es tatouée, avoir des vrais cheveux naturels pas
colorés, et long ou pas rasés du moins, mettre une jupe et des chaussures "normales", jouer à la bonne fille le temps de signer le bail : sourire, jouer de son charme, sourire, être
enjouée, sourire, être discrète, sourire, sentir bon et sourire. Dans ces cas là je change jusqu'à ma voix et ma façon de parler. La grande mascarade de la normalité, quoi.
C'est à ce moment là aussi que j'ai décidé de faire du dessin ma vie, mon gagne-pain. J'avais fait quelques tentatives molles de recherche d'emploi, j'ai du appeler un seul employeur, mais la
façon absolument dégueulasse qu'on avait d'exiger une bagnole (EN VILLE) de ses futurs employés -alors que je me déplaçais tout le temps à pied ou en transports en commun- me débectait. Le ton,
surtout, méprisant, hautain, j'étais fière et le suis encore, j'ai envoyé chier mon interlocuteur, et ça a été ma dernière -ou presque- tentative de normalisation. Je cherchais pas vraiment un
boulot, j'étais bien au RMI, mais bon, je m'étais rentré dans le crâne qu'il faut bien travailler. Je rechignais beaucoup beaucoup. Le travail a toujours été quelque chose de choquant à mes yeux.
La soumission dans toute sa splendeur. Déjà aux beaux arts, je travaillais sur la paresse, la procrastination, j'avais même abordé la question de la prostitution (et m'étais faite engueulée comme
une merde par un des profs), pour moi, l'art comme le travail, était une forme de prostitution (et dans un sens, je le crois toujours), sauf que tu n'as même pas le loisir d'être libre, macquée à
un patron, à un galeriste, à ta cote, à toujours un putain de supérieur hiérarchique. Je refusais de chacune de mes cellules l'idée d'avoir quelqu'un à qui rendre des comptes, pourtant je n'ai
jamais fait que ça, rendre des comptes. Mais j'y reviendrais, peut être.
Et toute cette révolte, je me suis vite rendue compte qu'elle était pas perçue comme féminine. Alors j'ai choisi un pseudonyme neutre. Du coup on me prenait toujours pour un mec, et je crois
vraiment que ça m'a aidée. C'est ce que dit Despentes : je m'en suis sortie parce que j'étais virile, je me comportais comme un mec, du moins c'était perçu comme tel. Despentes a choisi la
prostitution à un moment, et pour les mêmes raisons j'ai choisi le dessin : pas de comptes à rendre, à personne, la liberté (cf aussi libérez de féminismede Morgane Merteuil).
Mon pseudo neutre au début m'a permis, je pense, de gueuler où il fallait gueuler sans me faire trop rabrouer. Sauf que le dessin, la BD, l'illustration, est un petit milieu, et le fait que
j'étais une femme a vite fait le tour, et j'ai perçu un changement de comportement, presque imperceptiblement. Ça n'a évidemment fait qu'appuyer mon intuition que mon comportement ne "cadrait"
pas avec mon sexe, et les raisons de mon choix de pseudo. D'un coup, quand je gueulais pour un truc qui me semblait anormal dans mon boulot (et ça arrive tous les jours), je devenais hystérique,
ou un truc dans le genre, là où on aurait dit d'un mec qu'il "en a", et qu'il sait défendre son travail. Vite, j'ai eu une réputation de chieuse. J'ai découvert, à mes premières publications, ce
que décrit Despentes quandBaise moi est sorti : on ne peut parler d'une femme sans parler de son physique, de son comportement, de comment-ça-cadre-pas. J'étais punk dans l'âme,
sans pour autant en avoir le look, mais je refusais qu'on me le rappelle à longueur d'article, allant jusqu'à dire que je puais et que j'étais pas fréquentable (de la part de gratte papier qui ne
m'avait jamais rencontrée). Je refusais qu'on me le rappelle non pas parce que c'était faux, puisque ça l'était pas, mais parce que on le disait uniquement à cause de ma "non-féminité", sans
piger complètement pourquoi ça me mettait tellement en colère. À un moindre niveau, évidemment je n'étais ni passée par le viol, je ne m'étais pas prostituée et mes publications n'étaient
pas "sulfureuses", j'imagine donc comment Despentes a du recevoir tout ça, la colère qu'elle a du ressentir : ce que j'ai ressenti, puissance 100000.
Mais mon travail n'avait rien de féminin, tout comme moi, et c'est ce qui apparemment posait des tas de questions aux lecteurs, aux magazines qui parlaient de mon travail, à partir du moment où
on a su que j'étais de ce sexe, CE sexe. Le travail lui même devenait secondaire, et c'est ce que j'avais cherché à éviter en prenant mon pseudo : qu'on ne lise pas mon boulot comme un boulot de
femme, mais comme un boulot tout court, j'avais lu des tas de chroniques affreuses sur le travail de Julie Doucet, comme d'autres auteures, qui résumaient ses BD au fait qu'elle parle de ses
règles. La forme, le choix de cadrage, le dessin, le fait que l'autobiographie est un choix aussi, tout ça était passé à la trappe : c'était une femme, et il fallait la lire comme ça :
débarrassée du choix, de la réflexion, de la recherche.
À ce moment là, je refusais toujours de me considérer comme féministe. Je croyais que je n'étais pas représentative de mon sexe et qu'à aucun moment je ne pouvais parler en tant que femme,
puisque je répugnais à m'identifier à cette chose rose, frivole, gentille et douce. Jusqu'à y'a assez peu de temps en fait.
Je pensais qu'il n'y avait qu'un féminisme, et j'imaginais des vieilles pas fun, je ne m'y reconnaissais pas, je croyais qu'il n'y avait plus de combats à mener puisque moi je m'en sortais et que
les femmes dociles et opprimées n'avaient qu'à faire pareil (haha). Je n'avais pas relié mes difficultés dans mon boulot au sexisme, je refusais d'y voir du sexisme. Et puis en voyant des mecs
qui l'ouvraient autant que moi se faire traiter avec respect, j'ai commencé à me poser des questions. Je ne me considérais pas comme une femme, mais j'en étais une malgré tout, et on cherchait à
me renvoyer à mon rôle de femelle docile. Punk ou pas, ça ne changeait pas du tout cette donnée, on me traitait juste un peu plus familièrement (et c'était très déplacé) qu'une femme "conforme".
Depuis que j'ai commencé le dessin, et quand ça s'est su que j'en étais, de ce sexe, j'ai eu pléthore de propositions d'expos, de zines, de tout et n'importe quoi "spécial femmes" ou
non-mixtes, que ce soit militant ou au contraire très sexiste et ça me rendait dingue de n'être contactée que parce que j'avais un vagin et des nichons. J'ai accepté un ou deux trucs non-mixtes
au début et j'ai envoyé chier tous les autres, je voulais pas qu'on me cantonne à un ghetto, même avec de bonnes raisons (et je trouvais ça débile de réclamer l'égalité en nous regroupant entre
nous).
J'ai illustré pendant deux ans les chroniques de
Mademoiselle dans
CQFD. Au début, quand CQFD m'a dit ça, j'ai râlé : "
ha naaan putain je suis sûre qu'ils me demandent ça parce que je suis
une meuf, bordel de merde". Mais j'ai accepté, déjà parce que je voulais absolument travailler pour ce journal, et parce que les premiers textes de Mademoiselle qu'on m'a envoyés me
parlaient. Et là j'ai commencé à réfléchir, ENFIN, concrètement, à ce que c'était le féminisme. Sans plus m'y pencher non plus au début, je lisais les textes de mademoiselle, mais je voyais bien
qu'elle faisait référence à d'autres textes, d'autres femmes, d'autres combats. Que le féminisme n'était pas une seule masse, uniforme, mais qu'il y avait autant de féminismes que de femmes. Les
chroniques Mademoiselle me parlaient, parce que ses textes sont bruts, je sentais sa colère, je la reconnaissais, elle ne faisait pas de périphrase, ne parlait pas théorie, mais parlait avec ses
putains de tripes.
J'ai rencontré virtuellement mon alter ego, Clarisse Clirstrim, sur ma fanpage FB. Tout ce qu'elle disait, je le trouvais très juste, et sa façon de le dire c'était mon langage. Et on est
devenues amies on a discuté de boulot, de ressentis, et je prenais conscience que bah oui quoi, je suis féministe, pourquoi donc le nier comme ça... Parce que je me sentais pas femme ?
J'ai été une effroyable misogyne, je méprisais les femmes qui adoptaient les attributs féminins avec docilité, qui se maquillaient, qui prenaient soin d'elles, je ne les voyais que comme des
carpettes, je ne les voyais qu'avec des yeux de mâle. Je préférais la compagnie des hommes à celle des femmes, partageant avec eux des blagues sexistes et affreuses, riant et buvant comme eux,
partageant avec eux la complicité virile, partageant quelques fois leur lit, dans le dos de leur régulière.
J'étais un bon pote avec qui on couche des fois. Plus d'une fois, je suis tombée amoureuse comme ça, à croire que cette complicité était le meilleur socle pour une vraie histoire, et plus d'une
fois on m'a fait remarquer qu'on ne tombait pas amoureux d'un copain, même si on avait couché avec. En plus du fait d'avoir été considérée comme un garage à bite à défaut de vraie femme (*), de
s'être sentie utilisée, une chose m'a frappée : on me disait qu'on ne pouvait pas tomber amoureux de quelqu'un qu'on considère comme son égal. La douche froide.
Sauf qu'à bien y penser, je n'étais pas pour autant leur égal. Si je partageais avec eux bien des trucs, j'étais assez gênante quand ils se mettaient en chasse et je devais disparaitre, ou si
j'étais là, on me désignait comme "le bon pote, t'inquiètes pas pour ça". Ni un homme, ni une femme, quoi. L'humiliation d'être traitée comme un truc neutre m'a fait souvent mal sur le coup, je
comprenais pas qu'on me rejette pour ce que j'étais, mais je m'en remettais vite. Et à force j'ai compris qu'être perçue comme un égal parce que je jouais le jeu de la domination, que je riais
aux blagues sexistes, que je trouvais normal de faire du
slut-shaming avec des copains, que je trouvais même normal d'être traitée comme de la merde quand j'éprouvais quelque
chose pour eux parce que c'était une trahison, tout ça, c'était jouer contre moi.
Forcément à me comporter comme ça, une fois qu'on a su que j'étais une femme dans ce milieu, je pouvais être que lesbienne. Ça aussi, ça a aidé à ma réflexion. J'étais en colère à chaque fois
qu'on me soupçonnait d'être goudou. Non pas qu'on croit que je puisse être lesbienne me posait le moindre souci, mais les raisons pour lesquelles on le croyait me rendaient dingue. Encore une
fois, c'était vouloir me remettre à ma place, une vraie femme, une femme hétéro ne peut pas se teindre les cheveux, ne peut jurer comme un charretier, ne peut boire de pintes de bière, ne peut
décider de se passer de chef. Me soupçonner "d'en être" est de loin le plus sexiste qu'on m'ait jamais dit, et c'est aussi comme ça que j'ai pris conscience de l'homophobie, et de la lesbophobie
plus particulièrement, de ce qu'elle est, concrètement. Toute inégalité me rend folle de rage, et tout ce qu'on m'a renvoyé me faisait comprendre ma place. En dessous, servile.
Je crois aussi que m'intéresser à l'anarchisme de plus près, d'avoir mis le mot sur ce que je ressentais depuis longtemps de façon confuse, m'a naturellement conduite à réfléchir à tout ça. On ne
peut penser une domination (dans le travail, en ce qui me concerne) en l'isolant des autres : le patriarcat sert le capitalisme, au même titre que le racisme, ou n'importe quel autre rapport de
domination. Réfléchir au capitalisme sans considérer le sexisme ou le racisme, ou n'importe quoi d'autre, était vain. C'était le rapport de domination lui même qu'il fallait détruire. C'est ça,
l'anarchisme.
Depuis, j'ai foutu les pieds sur twitter, j'ai commencé à suivre des nanas qui parlaient ce langage, qui mettait de mots sur des trucs que je ressentais confusément, j'ai lu des blogs qui parlent
de
genre, de féminismes, j'ai suivi
des femmes qui se posaient les mêmes questions que moi, des femmes aussi en colère que Clarisse, Mademoiselle ou moi (mais aussi des hommes, comme par ex
Denis Colombi, hin). J'étais pas
toujours d'accord, mais ça me faisait réfléchir à pourquoi j'étais pas d'accord. J'ai compris que le rôle qu'on veut m'assigner c'est mon sexe qui le dicte, mais que je peux très bien être une
femme à part entière sans adopter la panoplie. Je suis ce que je décide d'être.
Ça a été une révélation, de savoir que j'avais le droit de m'habiller, me coiffer, parler comme je le faisais, travailler comme je le veux sans pour autant renier mon sexe, j'ai le droit
d'être ce que je suis et de l'être en tant que femme si ça me chante. C'est pour ça que j'aurais voulu lire King Kong Théorie quand j'étais encore adolescente.
NB : et depuis, la relecture de ma vie, que je croyais exempte de tout sexisme, m'apprend beaucoup sur la sournoiserie de celui ci. Je me rends compte que mes actes, que je croyais dictés par
mon unique volonté, se sont avérés être pour beaucoup en réaction au sexisme, ou dictés par celui ci, la crainte, la peur, choses que je refiusais d'admettre me croyant beaucoup plus forte
que ça. Mais ça touche des domaines plus intimes, je ne me sens pas encore d'en parler, n'ayant pas encore complètement fait le tour.
(*) je n'ai absolument rien contre les relations uniquement sexuelles consenties entre deux personnes qui savent de quoi il retourne précisément, là je parle de relation sexuelle ET amicale,
de complicité, qui pouvait laisser croire qu'il s'agissait d'autre chose. Le "friendzonage" (je ne reconnais pas cette appellation : je ne range pas les gens que je rencontre dans des cases
en fonction de leur "baisabilité") chez les femmes n'est pas exactement le même que chez les hommes qui ne comprennent pas pourquoi ils niquent pas, ils sont pourtant gentils (voir cette note
très claire à ce propos).
TANXXX