Les spectateurs ne trouvent pas ce qu'ils désirent, ils désirent ce qu'ils trouvent.
INTERVIEW. Il lui est interdit d'évoquer les faits pour lesquels il fut condamné à perpétuité. Rouillan, ex-Action Directe, parle de sa visite havraise controversée.
Jean-Marc Rouillan bénéficie d'un régime de liberté conditionnelle depuis le mois de mai 2012
Vous ne pouvez vous exprimer sur les faits qui ont entraîné
votre condamnation. Quel sera donc le sens de votre intervention au Havre, le 5 mars prochain ?
« J'ai été invité pour témoigner de l'époque qui a vu une partie de la jeunesse choisir les armes. Si je n'ai personnellement pas connu Mara Cagol, l'héroïne de la pièce d'Angela Dematté
présentée au Volcan, j'ai lutté avec ses camarades et porté le même espoir de transformation sociale. De nombreux bien-pensants croient qu'il aurait été plus judicieux de faire venir un
universitaire ou un sociologue bien propret pour évoquer ces luttes. Et, bien sûr, pour mieux les condamner du haut de leur notoriété académique. Les responsables du Volcan ont pensé que le temps
de l'usurpation de la parole devait cesser. Et on constate qu'ils ont eu du courage. Car l'Institution défend becs et ongles l'histoire officielle. Cette histoire montée dans les officines de la
contre-propagande et dans les bureaux des juges d'instruction. Ils veulent imposer le mensonge et le silence. Notre histoire appartient pourtant à celle des luttes sociales et politiques du
continent européen. Et pour moi, témoigner, c'est rester fidèle à cette mémoire collective et à l'utopie. Je le ferai au Havre comme je le fais dans mes livres. »
Votre venue suscite le débat. Que vous inspire le rejet des
autorités locales ?
« J'arrive de Barcelone et je découvre cette polémique. A l'époque de Franco, j'ai été condamné à mort pour mes activités de résistance : j'ai pourtant pu m'exprimer dans le prestigieux centre
culturel contemporain de la ville appartenant au gouvernement catalan, sans que des nostalgiques de la dictature ne protestent. Il y a peu, je suis intervenu dans des théâtres à Bordeaux et à
Saint-Etienne, ainsi qu'à la Cave Poésie de Toulouse sans qu'aucune controverse ne vienne troubler ces soirées… Difficile alors de comprendre quelle mouche a piqué le maire et le sous-préfet du
Havre*. A moins que, voyant poindre les foudres
d'une nouvelle révolte, la panique gagne l'Institution. Ils ne veulent pas tourner la page des « années de plomb », comme ils disent. Ça tombe bien, car nous non plus. L'espérance demeure dans
chaque lutte des plus exploités et des opprimés. »
Vous avez retrouvé une partie de votre liberté. Outre votre
activité d'écrivain, quel est le quotidien de Jean-Marc Rouillan ?
« Je vis non loin de Marseille avec ma compagne Marie-Claire Cordat, une artiste actionniste et peintre. Avec elle, nous tentons de lier le plus étroitement possible culture et politique. Nous
sommes convaincus qu'elles sont indissociables mais surtout qu'elles se régénèrent dans leurs contradictions. La politique révolutionnaire peut sauver la culture de son apathie réactionnaire. Et
la culture est capable de débrider les carcans idéologiques des modèles, du plus radical au plus réformiste. Si je ne peux avoir la même pratique que par le passé, je demeure un militant
anticapitaliste. Je distribue des tracts devant des usines, sur les marchés. Je colle des affiches, je participe aux rassemblements. Le plus souvent possible, car la littérature est une maîtresse
exigeante, elle me tient enchaînée à mon bureau. »
L'aggravation de la crise économique, et notamment celle du
capitalisme, a-t-elle renforcé votre détermination ?
« La société a besoin d'une véritable révolution. Les exploités et les opprimés étouffent dans les usines et les quartiers populaires, la précarité gagne du terrain. La réaction, le fascisme et
le racisme ont pignon sur rue. Le néolibéralisme est l'expression du rapport de force dictatorial en faveur des patrons, et plus généralement de la bourgeoisie. Les opprimés commencent à en avoir
marre. Leur refus est le véritable moteur de l'histoire. En fait, tout dépend d'eux. Soit ils acceptent leur exploitation, soit ils se posent dans les luttes la question concrète de la
transformation sociale.
La crise économique et financière du système entraîne une crise idéologique des rapports de pouvoir. Des questionnements ressurgissent. La classe prolétarienne du travail et du non-travail, cette
classe qu'hier il était à la mode de nier, jusqu'à son existence, avance vers le devant de la scène… Et il est clair que je ne peux que m'en réjouir, mais aussi m'inquiéter du manque de
préparation de l'extrême gauche. »
* Le sous-préfet du Havre Pierre Ory a déploré une initiative
non débattue au sein du Volcan, où l'Etat siège au conseil d'administration. En raison du passé terroriste de Jean-Marc Rouillan, « l'Etat ne saurait ni cautionner, ni financer sa venue »,
indique Pierre Ory. Le député-maire du Havre Edouard Philippe a exprimé quant à lui tout son « mépris » à l'égard de l'ancien membre d'Action Directe, « un assassin, un terroriste qui a tué de
sang-froid deux serviteurs de l'Etat ».
propos recueillis par thomas dubois